Des joies éphémères à la joie profonde

La joie est faite de plaisir, de gaieté, de créativité aussi. Cette force vitale nous nourrit et nous aide à faire face à l’adversité. Quoi de plus naturel que de vouloir la ressentir et la faire durer ? La joie illimitée, nous y aspirons tous…. mais la cherchons-nous vraiment là où il faut ?

Cet article a été publié dans le magazine Regard Bouddhiste du mois d’octobre consacré à la joie.

 

L’auteur : scientifique de formation, Lama Jean-Guy se pose certaines questions existentielles à l’aube de ses 33 ans. Au fil de ses vagabondages marins, il rencontre alors le bouddhisme. Irrésistiblement attiré par cette voie, il quitte La Rochelle en 1995 pour se préparer à la retraite de trois ans. Il en effectue deux au Bost, en Auvergne, jusqu’en 2004. Depuis, il se consacre à l’administration des centres de Dhagpo Kagyu Ling et de Kundreul Ling et au partage de l’enseignement du Bouddha.


Le bonheur et la joie par la recherche des plaisirs

Dans notre quête du bonheur, nous sommes naturellement à la recherche de la joie, cette « émotion vive, agréable, limitée dans le temps; sentiment de plénitude qui affecte l’être entier au moment où ses aspirations, ses ambitions, ses désirs ou ses rêves viennent à être satisfaits d’une manière effective ou imaginaire. » Selon cette définition issue du Trésor de la langue française, la joie résulte des plaisirs nés de la satisfaction de nos désirs. Elle naît de l’adéquation entre ce à quoi on aspire et ce que l’on vit.

Le premier pas vers la joie consiste donc à connaître nos besoins et nos désirs, sans quoi nous ne pourrons les satisfaire. Quelles sont les conditions de notre bonheur ? Se faire plaisir, se sentir utile, aimer et être aimé, être en lien avec les autres et le monde… Quelles sont nos aspirations profondes : la connaissance, la liberté, la justice ou la beauté ? Il nous faut identifier précisément ce qui nous met en joie.

Ensuite, nous tenterons naturellement de réunir les causes et conditions, sources de joie. Nous expérimenterons de petites et de grandes joies par le biais des plaisirs sensoriels, des relations amicales, amoureuses, familiales ou professionnelles, ou encore de l’accomplissement personnel.

Un des buts principaux de notre vie n’est-il pas d’accumuler ces instants de bonheur afin d’expérimenter une joie durable? La succession des petits et grands plaisirs donne certes de la saveur à la vie, mais fait-elle pour autant notre bonheur ?

La joie durable : un mythe ?

A bien y regarder, nous rencontrons, dans cette quête quotidienne, de nombreuses difficultés. Le bonheur stable et durable auquel nous aspirons s’effrite souvent d’un côté quand nous tentons de le consolider de l’autre.

En effet, en observant attentivement notre situation, cette recherche de bonheur est essentiellement basée sur la réussite de projets en lien avec des circonstances extérieures. Or, ces circonstances ne dépendent pas que de nous. Elles sont aussi largement liées à d’autres facteurs ou personnes sur lesquels nous n’avons que peu de prise. Ils évoluent indépendamment de nos désirs. C’est la manifestation naturelle de l’interdépendance et de l’impermanence. Elle s’exprime par des fluctuations favorables ou défavorables de tout ce qui nous entoure, notre situation matérielle, nos relations de couple, familiales ou professionnelles, jusqu’à la situation économique et politique de notre pays.

Bien sûr nous pouvons rencontrer le succès dans certaines de nos entreprises, et là, nous savourons la satisfaction, la joie liée à cette réussite. Mais ce succès peut-il être durable ? Au regard de l’impermanence, rien n’est moins sûr.

Dès lors se pose la question : pourquoi conditionner notre bonheur à la réussite de ces projets, dès lors que l’on n’a que peu de maîtrise sur les conditions de leur succès ?

On pourrait alors être tenté d’adopter une position résignée et renoncer à tout projet de bonheur stable puisqu’aucun ne peut aboutir de manière pérenne.

Entrer en contact avec notre richesse intérieure

Mais l’enseignement proposé par le Bouddha nous exhorte au courage en nous incitant à nous tourner, non pas vers le miroir aux alouettes de la recherche des plaisirs, mais vers la source inépuisable et pérenne de notre richesse intérieure. Les enseignements comparent notre situation à celle d’un mendiant qui tend la main dans l’espoir d’une obole, alors qu’il se trouve assis sur une cassette d’or et de joyaux, enterrée juste là, à portée de sa main.

Ce trésor, c’est l’éveil, la libération du mal-être[1], et la manifestation des qualités innombrables de notre nature essentielle. Par la réflexion et la méditation, le Bouddha a parcouru le chemin depuis sa condition ordinaire de simple être humain jusqu’à la réalisation de l’éveil. Par la suite, il a pu témoigner inlassablement de notre capacité fondamentale au bonheur et nous a indiqué de nombreuses voies pour y parvenir.

Des joies éphémères à la joie profonde

Des joies éphémères à la joie profonde

Comprendre notre esprit, la clef de l’accès à cette richesse

Mais alors, comment suivre la voie du Bouddha, si tel est notre choix ?

Dans toute entreprise, cheminer consiste à agir de la manière la plus juste au regard du but que l’on s’est assigné. Si notre but consiste à réaliser l’éveil, la délivrance du mal-être, il importe d’analyser ce qui en est la cause pour pouvoir nous en libérer.

La compréhension de la loi du karma nous donne plusieurs clefs au regard de cette question. Elle indique que ce sont les actes néfastes, accomplis sous l’emprise d’afflictions, qui sont à la source des difficultés de cette vie. En effet, dans notre quête du bonheur, bien naturellement, nous combattons ce qui tend à l’entraver, et favorisons ce qui pourrait nous permettre de l’obtenir. Nous posons donc des actes motivés d’une part par l’aversion, et d’autre part par l’avidité. Or ces actes, et la motivation qui les sous-tend, ont un impact sur notre esprit. Ils y laissent des empreintes, lesquelles ont pour effet de colorer notre vision future des situations.

Pour illustrer cela, prenons un exemple. Imaginons que nous rencontrons un collègue de travail pour la première fois, et que sa tête ne nous revienne pas. Nous nous sentons légèrement irrité.

Si nous n’y prenons pas garde, cette première impression va influencer le futur. La fois suivante, nous allons peut-être trouver qu’il nous regarde de travers, où qu’il a un comportement étrange, comme s’il voulait se mettre en valeur à notre détriment, etc. De ce fait, à chaque nouvelle rencontre, nous l’observerons encore plus attentivement, guettant toute menace de sa part. C’est le début d’une paranoïa légère, mais qui peut prendre, au fil des jours, des proportions assez étonnantes. Nos croyances, nos représentations de lui et de nous-même nous enferment dans une spirale néfaste, où toute action de sa part pourra être interprétée comme une menace, et où nous réagirons pour la contrer.

Nos réactions provoqueront chez lui une suspicion à notre encontre, et il se mettra à son tour à nous considérer avec méfiance et agira sur cette base. Ces actes de défiance renforceront bien légitimement notre vision de lui, et nous nous dirons au final : « J’avais bien raison dès le début, ce type est bizarre ! … »

Cet exemple assez simple illustre le mécanisme par lequel nous créons les situations dans lesquelles nous nous empêtrons par la suite. D’une certaine manière, nous sommes responsables de ces situations, qu’elles soient favorables ou défavorables.

Cette responsabilité pourrait être vécue comme une mauvaise nouvelle, liée à un sentiment de fatalité et de culpabilité. L’enseignement nous invite à un autre regard : être responsable, c’est reconnaître notre contribution à une situation et c’est une excellente nouvelle, au contraire. Car cela signifie que nous pouvons répondre à la situation, en jouant sur les paramètres dont nous avons la maîtrise.

Dans notre exemple, on pourrait ainsi éviter de croire aveuglément à notre première impression et essayer, par la réflexion, de développer une vision basée sur une appréciation plus globale de la situation. Pour cela, une certaine connaissance et maîtrise des processus de l’esprit sont nécessaires. Il s’agit ensuite d’être capable de les repérer, de ne pas les suivre et de cultiver au contraire des tendances plus favorables, basées sur l’ouverture et une curiosité bienveillante.

Cultiver la clarté de l’esprit

Si nous nous y essayons dès à présent, nous nous rendrons sans doute compte qu’il est difficile de ne pas suivre l’impulsion première, voire même de la repérer à l’état de germe dans notre esprit. En effet, nous sommes si peu habitués à ce regard intérieur que lorsque nous essayons de le cultiver, les choses ne semblent pas si claires. D’où la nécessité de clarifier l’esprit.

C’est là un des propos essentiels de la méditation bouddhique : entraîner l’esprit à observer tous les mouvements qui le traversent, sans les suivre. La nature de l’esprit est comparable à une eau très pure. Sa nature est clarté, intelligence, discernement, capacité à comprendre et à connaître de manière juste l’ensemble des situations et des phénomènes. Pour l’instant, cette eau claire de l’esprit est agitée par les afflictions telles l’avidité ou l’aversion, et toutes les tendances, représentations, et préconceptions diverses la troublent, comme des particules maintenues en suspension par cette agitation.

L’entraînement méditatif consiste à lâcher prise sur les mouvements émotionnels. L’esprit s’apaise progressivement, et sa clarté fondamentale se manifeste alors naturellement. Nous comprenons, voire réalisons alors beaucoup de choses ; par exemple qu’il n’est pas nécessaire de maintenir telle opinion sur telle personne. Nous ressentons clairement l’aspect toxique d’une telle vision, et nous l’abandonnons bien volontiers au profit d’une vision plus large, plus ouverte, plus détendue.

La conduite éthique comme base de la joie

Nous pouvons alors commencer à prendre véritablement soin de notre esprit, car nous avons des remèdes à lui proposer. C’est le sens de l’éthique bouddhique. Ce n’est pas une éthique née d’un dogme ou d’une loi ; elle naît de la profonde compréhension de ce qui est toxique et bénéfique pour soi et les autres.

Agir sans réfléchir sous l’impulsion de notre aversion ou de notre avidité nous rend de plus en plus dépendants de la quête sans fin d’un bonheur difficilement atteignable et fugace.

L’éthique s’appuie donc sur la compréhension que pour prendre soin de notre vie, il est préférable d’agir en favorisant les tendances contraires à l’avidité, à la colère, et à l’illusion née de l’ignorance. Ces tendances bienfaisantes peuvent être cultivées par la pratique des paramitas, les vertus qui nous emmènent au-delà du mal-être. Ainsi, la générosité est un remède à l’avidité ; la discipline qui s’abstient de nuire, un remède aux tendances néfastes ; la patience intelligente, un remède à l’aversion ; la méditation, un remède à l’agitation mentale ; et la sagesse, un remède à l’ignorance.

Au fil de l’entraînement, nous agissons naturellement de manière plus juste, plus apaisée, cessant d’être attiré par les chimères et les sirènes de nos désirs de surface. Nous grandissons dans la confiance envers l’enseignement du Bouddha et la voie qu’il nous montre.

De cette confiance naît l’énergie enthousiaste dans l’entraînement spirituel. Les difficultés de l’existence ne sont plus vues uniquement comme des sources de mal-être, mais comme de précieuses opportunités pour mieux comprendre ce qui entrave l’expression de nos qualités premières. Ainsi, même ces difficultés sont source de joie. Cette joie grave et profonde ne résulte pas d’une satisfaction éphémère, mais elle se nourrit de la conviction en la justesse du chemin : inexorablement, il nous rapproche de notre nature fondamentale, sagesse et bienveillance.

La joie grave d’entrer au contact avec notre ouverture bienveillante

Avec la clarté de l’esprit et l’élargissement de notre vision, nous comprenons non seulement notre situation, mais aussi celle des autres. Comme nous, ils sont en quête d’un bonheur éphémère, suivent aveuglément les afflictions, et sèment les graines de leur mal-être. Ils sont dans la confusion sur leur nature véritable, absents à leur richesse intérieure.

Alors naît un sentiment de proximité avec autrui. Notre vie peut prendre un autre sens, et trouver son plein épanouissement dans sa simplicité même, libre des complexités inutiles. Nous sommes de plus en plus au contact d’un cœur simple, esprit ouvert à tout ce qui est, présence attentive et bienveillante à soi et aux autres.

De là s’élève une immense gratitude envers nos maîtres, dans la joie d’avoir trouvé le sens.

Lama Jean-Guy

[1] Mal-être : fait référence au terme Sanskrit dukkha, qui traduit non seulement la souffrance douloureuse, mais aussi toutes formes d’insatisfactions, de frustrations, jusqu’à une plus subtile souffrance existentielle.

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La tolérance ne suffit plus

La rencontre interreligieuse nous semble être un des éléments fort de la cohésion sociale. Rarement dans l’histoire de l’humanité autant de religions et de courants de pensée ont été rassemblés en un même lieu, à une même époque. Néanmoins, aujourd’hui la tolérance n’est plus une garantie suffisante pour le vivre ensemble. La simple acceptation de l’autre, dans une coexistence mutuelle et respectueuse ne peut répondre à notre situation nouvelle. Aussi, nous faut-il aller au-delà de la rencontre interreligieuse pour aller vers le dialogue « interconvictionnel ». Une notion née il y a une vingtaine d’années qui invite à une pratique du dialogue prometteuse. C’est pour cela que Dhagpo Bordeaux, dans son développement, envisage la mise en oeuvre de telles rencontres.

L’intime conviction

La conviction s’oppose au préjugé. Elle permet de passer de l’ignorance à la connaissance, du jugement à la conscience personnelle. Elle se construit au fil de l’histoire de vie de chacun, elle est le fruit de réflexions et d’expériences individuelles, l’aboutissement (parfois provisoire) d’un examen critique renouvelé. Bien plus qu’une croyance, elle dépasse évidemment les opinions.

Nous pouvons expliquer, même démontrer nos convictions aux autres, car elles sont le fruit d’un processus intime. Elles peuvent justifier notre engagement pour une cause. Les convictions concernent autant la pratique d’une éthique personnelle que l’engagement social, autant une démarche politique que l’adhésion à une religion ou une spiritualité. Nos convictions s’enracinent en nous en profondeur, elles sont liées à l’élaboration de nos valeurs qui guident nos choix dans la plupart des circonstances de la vie (même si la vie nous montre combien il est parfois difficile de vivre nos convictions au quotidien).

Un véritable enjeu s’impose à nous lorsqu’il nous faut rencontrer, échanger, collaborer, bref, vivre avec des personnes de convictions différentes, voire opposées aux nôtres. C’est ici que l’exercice du dialogue devient incontournable, ”le dialogue interconvictionnel”.

Le dialogue est à chaque fois un défi

Le dialogue est à chaque fois un défi

L’interconviction

L’autre est l’espace privilégié pour forger et développer nos convictions. L’autre est irréductible à notre propre réalité ; pour le rencontrer, il nous faut nous ouvrir à son questionnement, à sa critique. Si le dialogue est authentique, l’autre est prêt à écouter les notres. « Le dialogue interconvictionnel est le milieu vital de la conviction, le lieu de sa vérification, sa sauvegarde. »

Néanmoins, un tel dialogue est à chaque fois un réel défi. Si nous sommes mûs par un désir honnête de rencontre, de découverte et de reconnaissance, nous sommes prêts alors à mettre en jeu nos convictions, à les exposer à la remise en question, explorant alors le terrain fertile de l’enrichissement mais aussi de la vulnérabilité. Le risque de la rigidité reste en embuscade : nous rabattre dans le déni ou la dévalorisation des convictions de l’autre, ou encore dans la minimisation des différences. Bref, rater le rendez-vous est toujours possible : les préjugés et les peurs peuvent nous emmener sur les rives du dogmatisme, sans qu’il ne dise même son nom.

La rencontre interconvictionnelle ne s’improvise donc pas. Elle demande un apprentissage, des règles, une culture du dialogue. A ce titre, Albert Camus, en 1950, donne un éclairage inspirant sur ce qu’est le dialogue : « Je n’essaierai pas de modifier rien de ce que je pense, ni rien de ce que vous pensez (pour autant que je puisse en juger) afin d’obtenir une conciliation qui nous serait agréable à tous. Au contraire, ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui, c’est que le monde a besoin de vrai dialogue, que le contraire du dialogue est aussi bien le mensonge que le silence, et qu’il n’y a donc de dialogue possible qu’entre des gens qui restent ce qu’ils sont et qui parlent vrai. » C’est sans doute à cette condition que la confrontation devient productive.

Quelles convictions ?

Il s’agit de sortir des limites de l’interreligieux et ouvrir la rencontre autant aux traditions religieuses qu’à d’autres formes d’engagement personnel non confessionnels comme l’athéisme ou l’humanisme. Il ne s’agit pas d’échanger pour le principe ou sur des principes uniquement, mais de questionner notre présence et nos engagements dans le monde. Le propos de l’interconvictionnalité est d’ouvrir un débat citoyen entre citoyens.  Son champ d’application est d’abord celui des associations de la société civile afin de participer à la cohésion sociale.

Quels effets peuvent avoir des paroles échangées, même si ce sont des paroles de vérité ? C’est Jigmé Rinpoché  dans son ouvrage d’entretiens « Le Moine et le Lama » qui donne un élément de réponse : « Chacun continue évidemment de suivre sa propre voie, mais le dialogue réussi devient puissant facteur de paix et d’harmonie qui étend ses effets bien au-delà du cercle des pratiquants directement concernés. »

Notre démarche consiste à sortir du principe de non contradiction : s’il y en a un qui a raison, les autres ont donc tort ! D’ailleurs, il ne s’agit pas ici d’avoir tort ou raison, mais d’éprouver le vivre ensemble dans la multiplicité de nos convictions au coeur de la laïcité. C’est une affaire d’estime mutuelle.

Puntso

Sources :
L’interconviction de Bernard Quelquejeu.
Le Moine et le Lama de Dom Robert Legall et Lama Jigmé Rinpoché, Editions Fayard
La citation d’Albert Camus est issue de Actuelles Ecrits Politiques, Gallimard Paris 1950 et citée dans la présentation du G3i

La déception ? Une alliée !

Une relation est un long chemin à parcourir à deux. C’est une rencontre qui se nourrit, s’approfondit. C’est l’opportunité de se rencontrer soi-même et l’autre. C’est un chemin de réajustement, de clarification. C’est aussi un chemin de déception et de découvertes réjouissantes.

Sans que nous nous en rendions toujours compte, notre fonctionnement qui ne nous permet d’avoir accès qu’à notre propre représentation de notre réalité et à celle de l’autre, nous amène à éprouver déception et contrariété. Je ne l’aurais pas cru capable de faire ceci, de dire cela, il ou elle me déçoit…

Mais qu’est-ce que la déception ? La déception envahit l’esprit, elle fait douter de soi, de l’autre, elle suscite la colère et le rejet. Mais à bien y regarder, la déception montre que ma vision de l’autre, de la situation et même de moi-même n’était pas juste.

Je n’ai accès qu’à ma vision de la réalité, et le meilleur moyen de sortir de mes représentations figées, c’est d’accueillir la déception comme opportunité de rencontrer le non su, le non vu, l’inconnu. C’est l’opportunité d’un réajustement, parce que ce que j’envisageais comme « une évidence » n’est pas la réalité !

Accepter que ma vision ne soit pas juste puisque les circonstances me prouvent que les choses ne se passent pas toujours comme je le voudrais, que les êtres ne sont pas nécessairement tels que je me les représente. Et que s’ils sont différents de ce que je croyais, cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas justes, ni bons, ni intelligents. Ils sont autres, différents de ma représentation, c’est tout.

culpabilite

Je n’ai accès qu’à ma vision de la réalité

Intéressant d’aller voir du coté de l’étymologie, (« deceptio » du latin tardif) signifie « tromperie », « tromper ». Face à une déception nous avons tendance à croire que ce sont les autres qui se trompent, qui nous trompent, lorsque nous sommes déçus, alors que c’est « moi » qui me suis trompée en envisageant l’autre comme je voudrais qu’il soit !

Si je suis déçue, je me trompe et à moi d’en assumer la responsabilité sans jeter la pierre sur celui ou celle qui me déçoit. Plus facile à dire qu’à vivre bien souvent ! Lorsque nous sommes déçus, nous ressentons que c’est l’autre, les autres qui nous déçoivent et non pas que nous nous sommes trompés dans notre représentation.

Par exemple, je pense que mon amie me connait suffisamment pour reconnaitre mes compétences, ma valeur, mes forces, mais aussi mes manques, mes lacunes ou mes fragilités. Or, sur un point qui pour moi est très important, supposons la reconnaissance de ma place dans une entreprise, en une phrase, elle m’en dénie la légitimité : « ce qu’il faudrait ici, c’est une autre secrétaire « , et ce, devant tous mes collègues ! Or, je suis secrétaire…

Imaginez ma déception ! J’entends mon amie dire qu’il faudrait une secrétaire « autre », plus compétente que moi ; mais peut-être qu’elle voulait dire c’est : « il faudrait une secrétaire supplémentaire » ! Comment savoir si ce n’est en clarifiant avec elle, seulement la déception dresse une barrière entre elle et moi, ma colère invalide une quelconque discussion et je reste enfermée sur mes doutes !

Trungpa Rinpoché, un maitre bouddhiste tibétain dit à propos de la déception dans son ouvrage « Pratique de la Voie Tibétaine » : « La déception manifeste que nous sommes fondamentalement intelligents. On ne peut la comparer à rien d’autre ; elle est si nette, précise, évidente et directe. Si nous pouvons nous ouvrir, nous commençons soudain à voir que notre attente n’est pas pertinente, comparée à la réalité des situations que nous affrontons, et automatiquement surgit un sentiment de déception. »

La déception, une porte d’entrée vers plus de clarté, voilà à quoi nous incite cette réflexion. Rencontrer la déception, y voir nos attentes déçues, et réajuster notre regard sur nous-même et sur les autres. L’entrainement sur la chemin bouddhiste nous invite à regarder notre fonctionnement avec bienveillance et développer une plus grande clarté sur nos dysfonctionnements, afin d’aller vers plus discernement et de générosité.

Anila Trinlé

Quatre entrées en la voie du milieu

La voie médiane est un moyen de ne pas se faire piéger. Elle n’est pas un consensus mou, elle est la brèche à trouver dans chaque situation, un déséquilibre stable. La voie du milieu est un entrainement, une façon d’éprouver les situations sans se faire illusionner.

Quatre exemples :

1. La voie du milieu des émotions 

Nous sommes sans cesse soumis aux émotions, elles colorent notre esprit, elles décident de notre perception. Bien souvent, elles agissent à notre insu.

– Extrême 1 : nous taisons l’émotion, on s’assoit dessus, on la colle au placard, bref, on la refoule. C’est alors la cocote minute qui, doucement, se met sous pression.

– Extrême 2 : nous exprimons l’émotion, malgré nous ou volontairement. « C’est de l’énergie qui se consume », se dit-on. Mais exprimer l’émotion a des conséquences et en plus, elle aveugle.

– Le milieu : apprivoiser l’émotion. Nous ne sommes plus dupe, on sait quand elle s’élève, on en connait les effets et au final, elle se dissipe. Peu à peu, elle ne nous contamine plus, il y a suffisamment d’espace pour la laisser être.

2. La voie du milieu de l’erreur 

Se tromper est inhérent à l’action. Que ce soit par le manque ou par l’excès, la justesse nous fait défaut. Trop de causes et trop de circonstances que pour maîtriser les situations, l’erreur nous dépasse.

– Extrême 1 : nous culpabilisons. Nous ne collons pas à ce que nous devrions être, nous nous sentons hors cadre. On se pense mauvais avec un sentiment d’irréparable. On est mal.

– Extrême 2 : on s’en fout, même pas mal, même pas peur. On plonge dans la négligence. On préfère regarder ailleurs. On verra plus tard.

– Le milieu : reconnaître l’erreur. Elle n’est jamais aléatoire, elle nait d’un contexte,  elle a son histoire. Elle est un symptôme et nous donne des clés. On peut réparer, on peut en apprendre.

3. La voie du milieu de la relation

Nous sommes toujours en relation. Parfois on aime, parfois non, parfois ça le fait et parfois ça gratte mais, toujours, nous sommes en lien. L’altérité nous interpelle, l’autre nous questionne, juste par ce qu’il est.

– Extrême 1 : complaisant, nous nous adaptons a tout prix ;  indulgent, toujours nous pardonnons. La relation est mièvre, fade, même si on fait bonne figure.

– Extrême 2 : intolérant, nous jugeons. L’autre est trop différent pour nous ; sourde condamnation de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, de ce qu’il pense, même si on fait bonne figure.

– Le milieu : comprendre l’autre. Il est comme nous, il est vivant. Il cherche, pour sa pomme. Il navigue comme il peut, insatisfait.  Et il peut changer.

4. La voie du milieu de la méditation 

La méditation est un entraînement à la non distraction. Elle ouvre à un autre mode de connaissance de nous-mêmes et donc des autres. Elle pacifie et clarifie l’esprit.

– Extrême 1 : il n’y a rien à faire, on se relaxe, on se détend. Nous recherchons le bien-être, la simplicité. Méditer c’est être bien, en harmonie ; on pondère.

– Extrême 2 : rien n’y fait, on se bat, on torpille les pensées, elles nous encombrent. Nous cherchons le calme, l’apaisement. Que plus rien ne se passe et nous serons bien.

– Le milieu : éprouver le mouvement. Le laisser advenir, libre. Se détendre mais en vigilance, attentif mais en ouverture. Trop tendu, on relâche, trop ouvert, on revient. Méditer c’est voir sans se faire avoir.

D’un extrême à l’autre, nous sommes ballotés au gré des circonstances. L’extrême, parfois, est sournois, parfois il est extrême. Il est habitude, il est notre norme. Le débusquer, le démasquer et le dissoudre, telle est la voie médiane. Mais alors, que reste-t-il ? Du prendre soin à chaque fois renouvelé.

Puntso

[ Dans cet article, la voie médiane n’est pas abordée en tant que système philosophique établit par le Bouddha et développé plus tard par Nagarjuna ; il s’agit d’un état d’esprit tel qu’enseigné dans le bouddhisme. ]

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Le respect de soi

La notion de respect de soi dans l’approche bouddhiste est singulière. Dans notre culture, la notion de respect de soi est souvent associée à la connaissance de ses propres limites et du fait de savoir les respecter, et de les faire respecter. Il s’agit de ne pas se laisser imposer des choses à faire ou à dire qui ne nous correspondent pas ou qui ne sont pas en accord avec nos convictions.

Le respect de soi commence par la connaissance de soi et l’acceptation de soi. Connaitre ses défauts, ses manquements, ses dysfonctionnements, etc, et savoir les accepter pour ce qu’ils sont, des lieux de travail.

Notre fonctionnement, basé sur la saisie d’un soi réellement existant, durable et autonome, nous amène à dépendre de nos représentations. Et nous sommes très attachés à nos représentations qui, pour nous, sont notre réalité.

Notre fonctionnement 

L’être humain, riche d’un potentiel de sagesse et doté d’immenses qualités, est connaissant, capable d’expérimenter. C’est sa caractéristique même, mais sa manière de connaitre lui-même, les autres et le monde est limité, conditionné par un fonctionnement centré sur lui-même.

Lorsque nous disons « moi », de quoi s’agit-il au juste ? Nous sommes doté d’un corps, et au travers de nos sens, nous avons accès à nous-même, aux autres et à ce qui nous entoure. Notre rapport aux objets de perception s’établit sur base des différents fonctionnements de l’esprit, et nourrit par les émotions d’attraction, de répulsion ou d’indifférence, nous en avons une connaissance subjective.

Pour un même objet de perception, selon la personne qui l’éprouve, l’expérience peut être du domaine de l’attirance ou du rejet, du sentiment de supériorité ou d’infériorité, de la comparaison, de la réjouissance, de l’ouverture, de l’inquiétude, etc. Cela donne, au bout du compte, une attitude d’esprit faite d’un mélange d’événements mentaux qui peuvent être très sophistiqués et qui décident de notre réaction face à la situation rencontrée.

Ainsi, ce « moi » est une identification sans cesse répétée à un corps, support des expériences sensorielles, mentales et émotionnelles qui nous font expérimenter le monde, les autres et nous-même au travers du filtre de nos habitudes mentales. Cette identification est ce qui est appelé la saisie égocentrée, parfois traduit par ego, mais ce terme prête à confusion parce qu’il ne recouvre pas le même sens que dans l’approche occidentale.

Nous nous identifions à ce mode de connaissance, c’est-à-dire que nous limitons notre connaissance en nous identifiant à ce processus, alors qu’il y a plus à connaitre. Notre mode de connaissance est ainsi conditionné par nos perceptions et nos tendances. Ceci est fondé sur une méprise qui est surtout le fait de ne pas voir ce qui est véritablement.

Ce qui nous amène à voir, sur base de nos représentations, « notre » réalité que nous prenons pour « la » réalité. C’est un aspect que nous pouvons très facilement accepter conceptuellement, mais au quotidien, nous sommes fascinés par ce que nous percevons et pouvons difficilement, en situation, remettre en question notre perception des choses.

Nous sommes certain que ce que nous percevons est la réalité, que notre réaction émotionnelle dans une situation, quelle qu’elle soit, est justifiée par le comportement des autres. Pourtant, l’autre n’est que la circonstance de ma réaction émotionnelle, l’émotion m’appartient, comme il m’appartient de la voir ou pas, de la suivre ou pas, d’en assumer la responsabilité ou pas.

Il s’agit là d’une étape importante, parce que nous ne pouvons changer que ce que nous acceptons. Et accepter de reconnaitre, par exemple, que ce n’est pas l’autre qui m’énerve, mais que c’est moi qui m’énerve au contact de l’autre parce qu’il ne fait pas ou ne dit pas ce que j’attends de lui.

Il nous parait évident que les situations devraient se dérouler comme nous l’envisageons, parce que c’est « ainsi » que cela doit se passer ! Sans vraiment prendre en compte que tout ne dépend pas de nous, que tout change d’instant en instant et que nous sommes bien incapable de savoir ce qui se passera l’instant suivant…

Et pourtant nous continuons à penser que les choses devraient se passer comme « je » crois qu’elles devraient se dérouler. Et comme cela ne marche pas vraiment, nous réagissons avec colère et impatience !

Ce qui n’est pas un problème en soi, si ce n’est que cela génère de l’insatisfaction pour soi et pour les autres, si ce n’est que cela renforce notre tendance à réagir face à ce qui nous dérange par le rejet et que cela augmente encore et encore les causes de souffrance. D’où la proposition bouddhiste d’apprendre à appréhender notre fonctionnement avec bienveillance et douceur.

Se respecter, c’est respecter son éthique

L’éthique bouddhiste a pour but de nous permettre de faire des progrès sur le chemin. Pour ce faire, notre attention et notre vigilance sont appelées à être mobilisées pour reconnaitre ce qui, dans notre fonctionnement, nous éloigne du chemin et ce qui nous en rapproche.

L’éthique bouddhiste est basée sur le fait que nos actions, que ce soit au niveau du corps, de la parole ou de l’esprit, ont des conséquences pour nous-mêmes et pour ce qui nous entoure, les autres comme notre environnement. Il y a deux sortes d’actions, les actions positives et les actions négatives.

Les actions négatives sont celles qui prennent leurs racines dans les trois émotions perturbatrices que sont le désir/attachement, l’aversion et l’ignorance. Elles tendent à avoir des conséquences néfastes pour nous ou pour les autres.

Les actions positives sont celles qui sont exemptes d’émotions perturbatrices et qui, au contraire, sont motivées par la générosité, l’amour, la compassion et le discernement. Elles tendent à avoir des conséquences positives pour nous et/ou pour les autres.

Dans le bouddhisme, une action n’est ni bien ni mal en elle-même, mais est favorable ou défavorable selon la motivation et l’état d’esprit qui la sous-tend. Il s’agit de développer la conscience que les actes dans lesquels nous nous engageons nous éloignent ou nous rapprochent de notre but. Ce qui induit une clarification de notre motivation, qu’est-ce que je veux vraiment, vers quoi je souhaite aller et qu’est-ce que je suis prête à mettre en oeuvre pour y parvenir.

Sur base d’une conscience des conséquences de nos actions des corps, parole, esprit, il s’agit d’être attentif à ne pas se laisser emporter par les mouvements émotionnels qui nous traversent, mais s’entrainer, encore et encore, à ne pas les suivre. Cet entrainement se cultive dans la méditation et se décline dans nos relations au quotidien.

Le respect de soi comme respect de son éthique

En respectant l’éthique que nous choisissons, parce qu’elle est un soutien, un guide vers le but visé, nous nous respectons en ce sens que nous mettons en oeuvre ce qui est le plus important pour nous. Ce faisant, nous assumons la responsabilité de nos actes et de notre chemin.

De plus, c’est parce que nous posons ce regard bienveillant et vigilant sur nous-même que nous pouvons considérer les autres avec cette même vision. Ainsi, se respecter soi-même amène, de façon naturelle, à respecter les autres et leurs propres valeurs.

Se respecter, c’est vivre l’éthique, attentif à ne pas nuire et à accomplir le bienfait d’autrui, en considérant nos manques, en s’appuyant sur nos ressources et en cultivant une plus vaste connaissance de notre fonctionnement.

Trinlé

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La communication toxique (mais pas que)

La communication comme entrainement

La communication est toujours au service de quelque chose : elle n’existe pas pour elle-même. Evidemment, elle informe mais elle a bien d’autres fonctions : nourrir une relation, clarifier un projet, détendre ou répondre à une angoisse face au silence, elle comble ou elle construit, elle manipule aussi.

La communication est un composé : en plus du message que nous souhaitons transmettre, il y a les éléments intérieurs comme la motivation, l’émotion, le mental, le corps, le langage, etc. Il en va de même pour celui vers qui nous communiquons. La communication est, de fait, altérité. Et puis, il y a l’environnement, le contexte. Nous maîtrisons certains de ces éléments mais d’autres nous échappent. En percevant cette dimension composée, nous ne vivons plus la communication comme un tout monobloc ; cela donne des portes d’entrées pour la travailler.

La communication est une dynamique : il n’y a pas de communication immobile, elle est toujours interaction et elle s’inscrit dans la durée. La communication est mouvement, elle peut donc évoluer ; elle a d’ailleurs souvent besoin de temps. Cela signifie également qu’elle est progressive, et travaillable.

La communication est forte de conséquences : elle n’est pas anodine car elle  est le moyen d’exprimer du sens et, même, de participer à son élaboration. De ce point de vue, elle est une force car elle a une influence sur l’environnement, sur l’autre et sur nous-mêmes.

Pour ces différentes raisons, la communication idéale n’existe pas. Elle dépend des circonstances, de l’état d’esprit, elle demande des réajustements, elle se construit. La communication est entraînement.

La communication éthique

Dans le cadre du bouddhisme, la communication a pour propos de faire sens et de construire une cohérence. Il s’agit d’abord de déployer une communication qui ne nuit pas, qui ne génère pas plus de confusion (sauf si celle-ci est une étape vers plus de clarté). Ensuite, la communication est une ressource c.à.d qu’elle nourrit le but que nous nous sommes donné. Et enfin, le propos de l’entrainement est d’aboutir à une communication fertile. Elle tient alors compte de l’environnement et de l’interlocuteur (ses besoins, son rythme, ses modes relationnels). Elle est soutenante.

Les communications toxiques 

Quelques points de repères formels pour repérer les modes de communication qui entravent la cohérence, qui détournent du sens choisi.

La communication qui trompe : c’est la communication des sous-terrains qui ne dit pas ses intentions. Dans cette façon de communiquer, il y a un décalage entre notre motivation réelle et celle que nous exprimons. Nous trompons notre interlocuteur à notre propre profit. Nous manipulons les faits, le réel. D’une manière ou d’une autre, ce mode d’échange empêche la confiance. On trouve aussi dans cette façon de faire, les promesses non tenues, les mensonges du quotidien et tout ce qui ment sur ce que nous sommes en réalité.

La communication clivante : elle empêche l’harmonie, elle sépare, elle monte les uns contre les autres, toujours à notre profit. C’est dans ce contexte que nous pouvons comprendre la force des mots : calomnies, dénigrements ou insinuations, que la personne concernée soit là ou non, modifient le regard et la perception que l’on en a. Parler de l’autre c’est proposer une manière de l’envisager.

La communication blessante : c’est la flèche décochée dont on sait qu’elle sera douloureuse pour l’interlocuteur. C’est comme si il y avait un secret plaisir à esquinter l’autre. Qu’elle soit directe ou insidieuse, matinée d’humour ou dure, la parole blessante laisse des traces, elle nourrit les afflictions.

La communication insouciante : c’est la parole sans conscience, l’anodin, le futile qui semble être au service de rien mais qui joue quand même de son influence. Cette parole insouciante aboutit à un moment ou un autre aux trois communications toxiques précédentes ; l’absence de vigilance laisse la place à une parole qui ne maîtrise plus son message, qui se laisse déborder par le langage. Elle peut aussi être juste mais adressée ni au bon interlocuteur, ni au bon moment. Elle est gaspillage.

Le propos est de dégager notre communication de ces quatre aspects afin qu’elle participe à la cohérence de l’éthique. Mais cela ne s’improvise pas. Même sans être mal intentionné, nous savons bien comment il est aisé de tomber, par la force des habitudes, dans l’une ou l’autre de ces communications toxiques, voire même de les combiner. Non seulement cela ne s’improvise pas mais nous ne pouvons nous forcer à nous en extraire. Il nous faut donc rassembler les conditions qui nous permettent de nous entrainer à une juste communication.

Oui, mais…

Néanmoins, ne nous laissons pas prendre par la forme. Un exemple issu de la tradition bouddhique : Si, me promenant dans la campagne, je vois passer un lapin puis, quelques instants après, un chasseur. Si celui-ci me demande par où est passé le lapin, je lui indiquerai une direction contraire. Tromper devient ici une qualité (dans la mesure où la mort du lapin et le désir de tuer du chasseur me concernent).

S’abstenir de la communication blessante ne doit pas empêcher la confrontation. La confrontation des idées est une nécessité pour faire sens. Parfois, même avec toutes les précautions prises, la confrontation peut être en elle-même blessante. Ici, le fait de blesser n’est pas le but mais une étape du processus.

De même, éviter la communication clivante ne consiste pas à ne rien penser ou dire des autres. Bien des situations nous obligent à évaluer les personnes ; évaluer n’est pas juger. Néanmoins, la frontière émotionnelle est mince entre évaluation et jugement de valeur. Cela demande de la vigilance afin que l’une ne contamine pas l’autre. En fait, notre jugement contamine de fait l’évaluation, il s’agit de préserver une attention qui nous permette d’identifier le jugement au moment même de son déploiement afin de ne pas y succomber.

Enfin, se dispenser d’une communication insouciante ne suppose pas de se cantonner à une parole utilitaire. Il s’agit de s’entrainer à une communication de la double écoute : soucieuse de l’autre et consciente d’elle-même.

Ce qui décide donc de la justesse de la communication ne dépend pas de la forme qu’elle prend mais d’abord de la motivation qui la soutien.

Puntso

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Dharma, un soutien dans mon quotidien.

Un nouveau témoignage, d’une toute autre nature que celui de la semaine passée. Philippe Levan, ingénieur aéronautique et bouddhiste, partage avec nous l’expérience qu’il a de sa pratique au quotidien. Le texte est direct, il nous parle comme si nous étions assis à sa table. Il n’hésite pas néanmoins à aborder les pièges, les questionnements, les hésitations et les petites victoires de quelqu’un qui s’entraine à vivre le dharma, l’enseignement du Bouddha, comme un soutien au quotidien.

Dharma, un soutien dans mon quotidien.

Je dis bien « mon quotidien » et non « le quotidien » : car ce dont je peux témoigner n’est que l’expression de mon expérience, d’aujourd’hui. Je ne peux donc pas tenir lieu de référence ou de vérité, sauf si comme disent les enfants « on aurait dit que je serais » Bouddha ! » Mais je m’en serai rendu compte… Et si le Dharma est universel, son soutien quotidien est singulier, car chacun en est où il est. Evidence évidente direz-vous, tautologie (non, non, une tautologie n’est pas une blague à Toto, c’est frôler lapalissade, en un mot), mais dire que l’on part d’où on en est et que l’on fait de notre mieux est pour moi plus souvent une rhétorique familière qu’un comportement incarné ; comme si vouloir être autre ou ailleurs était cardinale de mon profil occidental…

Ensuite le Dharma n’est pas une voie qui se pratique uniquement dans un temple avec les happy few, genre je suis dans le Dharma quand je passe la porte du private club et je n’y suis plus qu’en j’en sors. Le Dharma en tant qu’enseignement a pour essence d’être au monde, tout comme une bonne lecture nous nourrit dans la vie au-delà de l’ambiance feutrée de la bibliothèque, il s’applique à notre vie courante et soutien notre façon d’être au monde et aux autres, de penser notre vie. Et son but. Non pas dans l’optique de donner une n-ième vision cosmologique/modèle du monde ou de fournir un package dogmatique qu’y-à-qu’à-faire-comme-ça, mais de proposer un chemin dans le but simple et immense de nous libérer, ou au moins de progresser, approche humble du randonneur adepte du pas à pas.

Pour ce faire, sachant que le Bouddha a donné 84000 types d’enseignement, je me contente chaque jour d’appliquer les 84000 propositions. Et voilà ! Fastoche. Non c’est une blague. J’en applique juste 64250… Plus pragmatique, voici quelques thèmes choisis.

De la méditation.

On peut méditer pour se détendre ou pour vivre autrement l’expérience présente, reconsidérer la relation sujet-objet, et donc modifier notre relation aux sensations, émotions, pensées ; simplement vivre mieux. Certaines pratiques de relaxations, développements personnels ou gymnosophies peuvent aussi aider en cela. Toutefois, on peut aussi méditer pour aller à la rencontre de la réalité ultime des phénomènes, y compris celle notre propre esprit, et cela est proprement libérateur… Ainsi sommes-nous ici dans une méditation dont l’optique est fondamentalement spirituelle, avec une vue un chouilla plus vaste. Il existe plein d’autres méditations ; la seule bonne pour moi étant celle qui répond à la question « Quelle est ma motivation, quelle est mon aspiration ? » ou plus banalement « Que veux-je !? » (Non, non, pas « Dans quelle étagère? »). Dans ces différentes optiques, je fais ma tambouille journalière.

J’apprécie l’apaisement et le recentrage de la méditation. Elle m’est aidante dans un monde ou l’instantanéité et le tout-tout-de-suite est de mise (vite vite mon mail !) et l’éparpillement (je pense simultanément à hier, demain, je fais la vaisselle en même temps que je téléphone et que je dis à mes proches « mmh… oui, oui, bien sûr, j’entends »…) nous met actif dans tout, mais présent à rien.
Elle m’aide doucement à passer du faire à l’être.

Je traverse aussi plus facilement les situations (genre le collègue hargneux ou lorsque les choses ne sont pas comme je voudrais impérieusement qu’elles fussent.) où, au lieu d’être « embarqué » par l’émotion, j’observe sans jugement cette même émotion qui me traverse, donnant l’espace et le recul salvateur. Alors je peux poser un comportement plus adéquat, plus réfléchi, plus posé, plus souple, qu’un direct instinctif « sgron gneu gneu , vous, vous, vous… ». Même type d’observation neutre que celle pratiquée sur le coussin, où toute expérience ou évènement intérieur est simplement regardé, sans jugement. Le nuage qui passe. Non pas pour se transformer en vache regardant passer le train dans une extase bovine, mais en oiseau au regard perçant qui considère tout l’espace du ciel bleu, et ne suit pas le nuage comme s’il n’y avait « que » le nuage.

Entre suivre complètement une émotion (je kiffe un max les fraises, m’en montrez pas sinon je gloutonne… et j’ai mal au ventre) et la refouler (attention ici, terrain dangereux ; pas genre mines, mais bombes à retardement) j’aime à me dire que la capacité de choix dans l’instant est quelque part l’expression d’un libre arbitre, d’une capacité de choix sur base d’éthique, de clarté, de compassion, un brin d’éducation à une liberté qui me plaît bien, la liberté intérieure. Je m’applique alors à prendre cette voie entre les deux.

Bien sûr, plein de fois (en majorité d’ailleurs, dois-je avouer pour ne pas passer pour un faux yogi 5ème dan.) ce n’est pas si simple (enfin si, c’est simple, mais pas facile.) mais les moments où « ça marche » se multiplient, et cette victoire « sur soi » est plus nourrissante et durable qu’une quelconque victoire sur un adversaire extérieur ! J’ai un indicateur simple : dans des situations déjà expérimentées dans le passé, plus de quiétude, plus d’attitude apaisée de mon interlocuteur (on est co-auteur de ce qui est en train de se passer entre nous), et le sentiment ténu mais ô combien réjouissant d’avoir été juste ou au moins d’avoir essayé de l’être. Pour l’autre. Pour soi. Et quelque part pour le monde entier.

Du bienfait, de la compassion, de la générosité, de l’« être juste ».

84000 c’est trop pour ma petite personne. Alors il est une stance parfois citée pour résumer le bouddhisme en une phrase (the bouddhist digest!) « Arrêter ce qui est nuisible, cultiver le bénéfique, maîtriser son esprit ». Même les publics non familiers connaissent un peu cela, une image courante étant Bouddhisme = Compassion (+ exotisme et yeux bridés). Pourquoi ne pas s’efforcer de l’appliquer chaque jour ?

Parce que c’est un dogme ? Non. Trop l’esprit critique pour suivre un dogme.

Parce que c’est une loi ? Raté. La loi n’a de sens que si elle a un sens (si si, relisez bien) et donc elle n’est plus loi puisqu’elle est sens, c’est-à-dire que je peux la suivre sans qu’elle me soit légiférée…

Parce que je veux être un bon pratiquant ? Inconsciemment, sûrement ; qui ne veux pas être « bon » dans la voie qu’il se donne?

Parce que je veux être quelqu’un de bien ? Sûrement, mais je travaille cette motivation car si elle peut avoir un effet bénéfique à court terme, l’intention, la motivation sous-jacente, l’état d’esprit qui préside à cette tendance mérite que je la regarde crûment, afin d’éviter de tomber dans le piège de l’être de surface. La qualité d’un acte se mesure à l’aune de l’état d’esprit qui le préside.

Parce que c’est libérateur ? Oui, complètement oui, mais je ne suis spirituellement pas assez avancé pour dire que cela soit le moteur unique pour moi.

Alors pourquoi ? Parce que ça me procure de la joie.
Faire le bien. Etre aux autres. Donner sans attente. Aimer. Prendre soin du monde. Suivre son éthique plutôt que ses impulsions…
Cela me nourrit, m’énergise dirais-je. Bien sûr je n’y suis pas tout le temps, très loin de là ; il y a les tendances, les rails comportementaux, les émotions débordantes ; et qu’en j’y suis, dans ces erreurs, blessures que j’inflige à l’autre, les voir me rend content de les voir mais affligé de leur présence ; pas envie de recommencer ; dégoût. Alors dans un élan de compassion pour moi-même je me dis « feras mieux la prochaine fois », avec une conviction profonde, celle qu’être bienfaisant est joie et libération, un peu comme quand on réalise intimement que finalement, aimer les autres (au sens compassionné, pas au sens émotionnel) est bien plus facile et léger que de ne pas les aimer…

Tous les jours, essayer d’être bénéfique (tranquillement, opiniâtrement, avec ces erreurs fondement du processus d’apprentissage), en remplissant l’espace de bonnes tendances qui ne laissent pas d’espace aux mauvaises, tout comme la lumière qu’on allume inonde celui de l’obscurité. Magique. Alors je me couche en revoyant trois de ces bienfaits de la journée ; et s’il y a des ratés … euh… un peu plus que trois… je les regrette et les veillerai demain.

De la Prajnaparamita (Sagesse Transcendante)

L’approche des sagesses est enrichissante : essayer d’approcher le réel, comprendre et expérimenter sa réalité ultime, son essence, sa transcendance ou son immanence est soutenant pour ma relation quotidienne au monde.

Prise de tête ? Pas forcément. Prenons l’exemple de l’impermanence.

Même sans aller jusqu’à l’impermanence subtile décrite dans les enseignements (sur base de laquelle les choses ne sont « manifestes» que parce que justement elles se transforment en permanence, les rendant vides d’existence intrinsèque – vite une aspirine !), simplement l’impermanence grossière, celle qui amène à notre raison ce que nos sens ne voient pas, à savoir que rien n’est figé  (ni vous, ni moi, ni nos émotions, ni la pomme sur la table, ni la table, ni la maison, ni cette colline ou cette montagne, ni cette terre, et ni même cet univers) donne à ce qui m’entoure une valeur bien plus grande, justement parce que cela ne sera pas toujours. Arrive alors une volonté, en apparence (seulement…) paradoxale de prendre soin, non pour que cela dure, mais parce que sa non-durabilité le rend précieux ! Ainsi les choses difficiles me semblent plus légères, car elles (ou ma façon de les vivre) se transformeront un jour ou l’autre. Et si les bonnes choses ont une fin, cette fin est plus naturelle, comme dans l’ordre naturel des choses. Ce sentiment est comme toucher un peu l’état d’être en accord avec ce qui est. Cool.

De la même façon, poser sur la réalité, outre le regard de l’impermanence, celui aussi du composé, de l’interdépendance, et encore plus celui de la vacuité, change doucement (piano, piano) ma relation au monde qui m’entoure, vers plus de justesse. Ce n’est plus la simple explication du monde que je quête, mais la rencontre de son essence. De ce qu’il est. De ce qui est. De l’invisible. Et peut-être de l’indicible. Du non conceptuel.

Tout comme l’enfant qui croit au loup dans le bois fera des kilomètres pour contourner le bois alors qu’il n’y a pas de loup, ma façon de me comporter dans le monde dépend de ma représentation du monde, de mes croyances.

Et pour ne pas planer à 10000 ou me prendre pour un personnage de « Matrix », mon indicateur ici est simple également : c’est quand je vis la même impression que lorsque je reviens par exemple d’un voyage ou d’une pause où j’ai « décroché », et que les composantes de ce qui m’entoure prennent des importances nouvelles (en plus ou en moins), plus justes, comme une nouvelle « reliance » à ce qui est.

Mais mon chemin est long, car trop pris par le mental je manque de réalisation : dans le triptyque bouddhiste « Etude (apprendre), Réflexion (réfléchir, questionner, approfondir l’enseignement), Méditation (pour actualiser le savoir, expérimenter, toucher par l’expérience directe et non plus par les concepts) » je suis encore trop dans « Etude – Réflexion » comparé à « Méditation », trop dans le concept comparé à l’expérience. Mais les progrès sont motivants !

Et voilà trois thèmes parmi d’autres. Je traiterai les 83997 autres la prochaine fois, mais ayant évoqué la réalité indicible, il est temps d’y passer, donc j’arrête le dicible !

Et je vous laisse à votre vérité et à votre expérience, vous la souhaitant libératrice.

Philippe Levan

Humour Méditation

Dignité et sentiment de dignité

Concernant la fin de vie et la question de l’euthanasie, c’est bien souvent au nom de la dignité, que nombre de personnes réclament le droit à l’euthanasie. Cependant, il semble important de questionner notre représentation de la dignité. Les risques sous-jacents d’une telle légalisation, et qui ne sont pas toujours perçus d’ailleurs, sont en lien avec ce questionnement qui amènerait à définir qui a le droit de vivre ou non, ce qui serait, pour le moins, profondément déraisonnable.

Parce que, tout de même, il est important de se poser cette question : y aurait-il donc un moment nous ne serions plus dignes de vivre ? Seul notre rapport à la dignité de l’être, qui prend en compte la difficulté à assumer les souffrances inhérentes à la maladie et à la vieillesse, peut apporter un regard bienveillant et compatissant pour mieux soutenir et accompagner la mise en œuvre des soins nécessaires.

Suis-je, sommes-nous, en capacité de répondre aux besoins des personnes en grande fragilité face à leur fin de vie ?

Il semble important de questionner notre façon d’accompagner, notre capacité à être présent face à la souffrance, à la vulnérabilité des personnes en fin de vie. La question de l’éthique est une question très concrète. Que faisons-nous, que nous devrions-nous faire, pour améliorer les conditions de fin de vie des personnes en réanimation, en stade terminal d’une pathologie et les fins de vie des personnes âgées, qui, bien trop souvent encore, finissent leurs jours aux urgences, faute d’une prise en charge adaptée dans leur structure de vie.

Aborder ces questionnements nous ramène à notre finitude, à notre vulnérabilité. Ce face à face avec notre réalité est loin d’être confortable. Pourtant, c’est la condition première pour rencontrer l’autre. C’est à partir du moment où nous avons conscience de nos propres fragilités et que nous sommes à même de les accepter, que nous pouvons nous ouvrir à l’autre.

La dignité fondamentale

Explorons un peu cette question de dignité qui semble fondamentale dans le cadre de la réflexion sur l’éthique et la fin de vie. Je pense qu’à propos de la vision de l’individu, quelle que soit la culture, la religion, la spiritualité, chacun considère l’être vivant comme un être fondamentalement digne. En essence, et c’est une évidence, l’être humain est digne.

Si l’on se réfère à la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’article premier précise : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». 

Le christianisme reconnait le concept de « personne », avec la dignité inaliénable qui s’y rattache. Les Saintes Ecritures rappellent que « parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, l’individu humain a la dignité de personne : il n’est pas seulement quelque chose mais quelqu’un… » (Site du Vatican – Catéchisme de l’église catholique, n.357)

Le bouddhisme aborde la dignité du point de vue spirituel en parlant de dignité fondamentale, c’est-à-dire le potentiel de sagesse inhérent à chaque être. Notre fonctionnement basé sur des représentations, sur une identification émotionnelle à nos ressentis, nos concepts, nos peurs, etc., nous empêche d’exprimer pleinement ce potentiel.

Mais ne pas percevoir cette dignité fondamentale n’enlève rien à sa présence, ce qui nous fait dire que, jusqu’aux derniers instants de la vie, l’être vivant est un vivant à part entière (et même après, mais c’est une autre question…). Cette vision de l’humain fait de la voie bouddhiste un chemin de dévoilement.

Sans entrer dans le détail des différentes visions de l’individu selon les différentes cultures et traditions religieuses, s’il est un point commun, c’est la reconnaissance la dignité de la personne, de l’être humain, qui n’est jamais remise en cause. Il s’agit là d’une valeur intrinsèque qui commande le respect d’autrui.

Le sentiment de dignité

Si la dignité fondamentale de l’être humain ne peut être remise en cause, le sentiment de dignité peut sembler être perdu dans certaines circonstances difficiles. La perte du sentiment de dignité est en fait plus en lien avec ce qui n’est plus, ce que nous n’avons plus, et qui constituait ce que nous nommons être « notre dignité ».

L’autonomie, par exemple, est, dans notre société, associée à la maîtrise de soi et donc au pouvoir sur notre propre vie. La perte de l’autonomie peut donc être vécue comme une dépendance à l’autre. Ce qui, globalement, est refusé par la plupart d’entre nous.

Notre mode de connaissance, à la fois basé sur l’intelligence et le discernement, mais limité par notre vision émotionnelle des situations, nous amène inévitablement à vouloir préserver tout ce que nous identifions comme participant à notre bonheur. Et l’autonomie est ressentie comme un facteur important.

Pourtant, nous sommes prêts à aider, à soutenir, les personnes en difficulté, mais la plupart d’entre nous refuse ou accepte avec beaucoup de réticence d’être aidé, épaulé, lorsque le besoin s’en fait sentir à cause de l’âge, la dépendance ou la maladie. C’est souvent vécu comme humiliant, alors que lorsque nous sommes en situation d’aide, c’est avec respect de la dignité de la personne que nous intervenons. Paradoxal, non ?

Où en suis-je de mon rapport à ma vulnérabilité ? Suis-je prêt à accepter les contraintes liées à la maladie, à la fin de vie ?

La perte du sentiment de dignité nous amène à nous considérer plus comme objet que sujet. Pourtant, quel que soit notre état physique ou mental, nous restons et sommes fondamentalement dignes.

Pour synthétiser cette idée, nous confondons, dans notre souffrance, le fait d’être digne, ce qui est notre réalité intrinsèque, inaliénable, et le fait d’avoir perdu certains acquis qui, à nos yeux, constituent une atteinte à notre sentiment de dignité.

C’est le regard de l’autre qui conditionne notre dignité

La perte du sentiment de dignité est bien sûr une affaire personnelle. Cependant, le regard que porte l’entourage à notre situation, va venir accentuer, aggraver peut-être, ou diminuer ce sentiment de perte. Autrement dit, le regard que nous portons sur les personnes dépendantes, sur leur vulnérabilité, peut ou non, restaurer ce sentiment de dignité perdu.

C’est l’image qu’on se fait de la vieillesse et de la perte d’autonomie qui conditionne les choix et non la crainte réelle de la fin de vie elle-même. Il s’agit d’une vision déshumanisée de l’être humain qui considère que lorsque l’on devient dépendant physiquement ou psychiquement sa dignité est perdue. Or la dignité est le propre de l’homme et ne disparaît jamais. Par contre, elle doit être respectée et protégée par ceux qui entourent la personne dépendante ou en fin de vie. C’est ce regard extérieur qui va conditionner la qualité de cette dignité. Le meilleur moyen de mourir dans la dignité est donc de changer le regard de notre société sur toutes les dépendances, y compris celle de la fin de vie. (Dr Christophe Trivalle)

Le regard que nous portons sur les personnes en fin de vie a bien sûr un impact fort, mais le soulagement de la douleur, la prise en compte de la souffrance psychique, la qualité de l’accompagnement que nous leur proposons, constituent en soi la manifestation du respect que nous devons à chacun, quels que soient son apparence, ses troubles, sa difficulté à faire face à la situation.

Trinlé

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L’éthique de l’accompagnement

L’éthique
Parler de l’éthique semble souvent affaire de spécialistes. Ce n’est pas faux, mais c’est tout de même un peu limité. La réflexion éthique nous concerne tous, elle concerne chacun d’entre nous, parce qu’elle conditionne notre manière d’être au monde.
Ce sont nos repères éthiques qui nous permettent de nous positionner pour faire nos choix dans nos relations, dans notre travail, dans nos loisirs. Bien sûr il y a la législation, les lois, bien sûr il y a un code de conduite favorable pour entretenir des relations saines, mais ce sont mes propres choix éthiques qui vont conditionner mon comportement dans la vie de tous les jours, comme dans des situations plus délicates que sont, par exemple, les situations de fin de vie.
Notre éducation, notre culture, notre tradition religieuse, notre spiritualité, nous apportent un cadre, des points de repère importants qui étayent des valeurs que nous validons. Cependant, il est important de souligner que, quel que soit le cadre choisi, c’est mon rapport à ce cadre qui donnera ou non sa pertinence à mes actions.
En effet, nos émotions, nos attachements ou nos rejets, nous amènent souvent à dévier de ce cadre. Ainsi, bien que j’ai l’intention de ne pas nuire aux autres, si une personne me dérange, m’importune, je peux tout à fait, sous le coup de l’impatience, de la colère, la rejeter sans grand ménagement, peut être même la blesser !
Du point de vue de l’enseignement du Bouddha, la mise en œuvre de l’éthique est affaire d’entrainement. Il s’agit de développer, petit à petit, un regard plus lucide sur nos actions, surtout sur ce qui les sous-tend. Quelle motivation, quelle intention, est à la base de mon attitude ? Quelles émotions, quelles attentes, viennent nourrir ou perturber l’intention première qui est de ne pas nuire ?

L’éthique de l’accompagnement
Quelle pourrait donc être l’éthique de l’accompagnant bouddhiste (ou non d’ailleurs) et sur quelles bases un pratiquant peut-il s’appuyer ?
Accompagner, vient d’un ancien mot « compain », qui signifie, partager le pain. Si on replace ce mot dans son contexte médiéval où la foi chrétienne était très présente, la symbolique du pain était associée à la vie. On parle du pain de la vie. Donc, accompagner, peut s’entendre sans ambiguité comme « partager un moment de vie ».
Accompagner signifie également cheminer avec, et cela induit de suivre le rythme de l’autre, d’accorder nos pas aux siens. C’est-à-dire, s’accorder à ses propres choix et respecter ses valeurs et priorités.
Accompagner, c’est aussi savoir écouter, c’est-à-dire d’entendre au-delà des mots mêmes, afin d’être plus ouvert à l’autre. Mais accompagner ne relève pas seulement d’un savoir-faire, c’est avant tout un savoir-être, et ce savoir-être se cultive.
Lorsque nous parlons d’être présent à une personne en souffrance, il s’agit en fait d’être conscient de ce que nous vivons à l’instant même de la présence, de développer la conscience de ce que vit l’autre, tout en étant présent à l’environnement, aussi bien structurel que relationnel de la personne accompagnée.
Ce regard intérieur se cultive dans la méditation, ce qui permet de développer une plus grande acuité sur nos fonctionnements.
Pour développer cette capacité à être réellement présent, il s’agit d’abord et avant tout d’être honnête avec nous-même, de développer la conscience de ce que nous ressentons. Que ce soit des pensées parasites, des émotions perturbatrices, des peurs, des doutes, nous sommes d’instant en instant traversés par de multiples états d’esprit qui nous éloignent de la conscience de l’instant présent. Ce qui n’est pas en soi un problème, c’est notre vécu ordinaire, l’essentiel est de nous en rendre compte, afin de ne pas nous laisser piéger par tous ces mouvements dans l’esprit.
Développer une conscience plus aiguë de notre fonctionnement permet de moins se laisser duper par nos interprétations premières. Il s’agit de prendre conscience que nous n’avons accès à notre propre réalité et à la réalité de l’autre qu’au travers de nos représentations.
Dit autrement, nous n’avons accès qu’à notre vision de la réalité, mais que nous prenons pour la réalité. À bien y regarder, nous savons que nous ne percevons pas tous la réalité de façon identique, pourtant, au cœur de la situation, nous sommes persuadés, de façon très instinctive, que c’est la réalité. En fait, notre vision est essentiellement subjective, même si l’objectivité participe à l’élaboration de notre vision.
Dans l’éthique bouddhiste, c’est un point essentiel que le pratiquant travaille au jour le jour.
Sur base d’une connaissance plus approfondie de notre fonctionnement, qui prend en compte nos propres limites, nous pouvons nous ouvrir à une réalité plus vaste. Ceci nous permet de ne pas figer la compréhension première que nous pouvons avoir du vécu et de la souffrance de l’autre, pour entendre ce qu’il souhaite nous dire.
C’est en développant un regard doux et généreux envers nos propres erreurs, nos propres dysfonctionnements, nos limites, que se développe la capacité à mettre en œuvre la bienveillance.

Trinlé

Les mots sont des grottes

Lorsque j’échange avec des étudiants qui commencent à s’intéresser au bouddhisme, je dois être vigilant aux mots que j’utilise. Souvent, lorsque je parle de la « foi » certains me reprennent : « Vous voulez dire confiance ? » Comme s’il y avait une défiance à l’égard de certains mots. 

Les mots ne sont pas neutres, ils ne véhiculent pas que leur seule signification. Un mot peut provoquer en nous toutes sortes d’émotions qui n’ont rien à voir avec son sens premier. Les mots suggèrent, évoquent et nous y associons vécus et ressentis malgré nous. Lorsque nous communiquons, nous n’émettons pas seulement des idées, nous exprimons aussi ce que nous sommes. 

Récemment, sur un réseau social, à l’occasion d’une discussion sur l’attention, quelqu’un a commenté : «  Ce serait bien de trouver une alternative à “vertu“ et “vertueux“ parce que sinon nous n’auront qu’une communauté de vieux pratiquants ou de bigots. » Nous associons à la plupart des mots entendus ou émis un sentiment agréable ou désagréable. Les mots s’adressent autant à l’affect qu’à l’intelligence et pas uniquement par effet de sens mais aussi par évocation. Souvent même, la réaction affective précède l’élaboration d’un sens par l’intelligence. Selon l’auditeur, le mot “foi“ ou “vertu“ peut générer des réactions émotionnelles très différentes avant même qu’il en ait précisé la signification en lui. 

Mais outre le vécu que chacun peut avoir des mots, ceux-ci ont également leur histoire, ils véhiculent une vision. 

  • Par son explication du monde et de son origine, par son approche de la souffrance et de ses causes avec des notions comme celle du karma, de la vacuité ou de l’interdépendance, le bouddhisme véhicule une vision profondément différente de la nôtre, occidentaux. 
  • Par ailleurs, l’enseignement du Bouddha est apparu en Inde puis est passé par le Tibet, le Japon, la Thaïlande ou d’autres pays encore. Les langues qui véhiculent le dharma (enseignement du Bouddha) se sont développées dans un contexte historique, géographique, social, philosophique et religieux bien spécifique. 

Pour comprendre le bouddhisme nous avons donc une double contrainte : appréhender une vision du monde profondément différente de la nôtre et tenir compte des  langues qui le véhiculent dont les connotations socio-culturelles sont sans comparaison avec celles du français. 

Hommage aux traducteurs qui se sont efforcés de trouver dans notre langue les vocables les plus appropriés pour nous amener à comprendre des concepts qui n’existaient pas dans nos cultures, dans nos religions, dans nos philosophies. Ils jonglent avec les contextes. Les termes comme émotion, ego, foi, vertu ou esprit, pour ne prendre que ces exemples-là, ne recouvrent pas le même sens que celui définit dans notre culture d’occidentaux. Il nous faut donc les redéfinir.

De ce fait, aborder le bouddhisme nous invite à revoir en profondeur nos représentations. Trouver le sens suppose d’aller au cœur des mots, de lâcher nos référentiels habituels, de découvrir une autre conception de l’individu que celle à laquelle nous adhérons. 

Prenons l’exemple du mot “foi“. Parfois, la connotation affective de ce terme nous pousse à associer la foi à une simple adhésion à des croyances, ou à devoir accepter des notions sans justification. Ce n’est pas toujours très rationnel, c’est du domaine du ressenti, le mot inquiète. Certains lui préfèrent confiance, qui véhicule un sens moins dense. Ce n’est pas pareil de dire de quelqu’un « J’ai confiance en lui. » que « J’ai foi en lui. » Du reste, les définitions des deux termes ne sont pas les mêmes. 

Dans le bouddhisme, la notion de foi est essentielle.  « Exactement comme une graine brulée est incapable de produire une pousse, de la même façon, un esprit dénué de foi est incapable de cultiver quoi que ce soit de bénéfique.» (le Bouddha) Mais, en aucun cas la foi n’est une condition première ; elle se cultive par la compréhension des qualités de son objet. C’est une profonde confiance basée sur la connaissance et la réflexion personnelle. Une foi a priori mène tôt ou tard à la déception. Jamais la foi, dans le bouddhisme, n’est croyance. Comme l’a dit le Bouddha lui-même : « Ne croyez rien de ce que je dis par simple respect pour moi, mais éprouvez-le et analysez-le par vous-mêmes comme si vous alliez acheter de l’or. »

De surcroit, il y a dans le bouddhisme la dimension de la non-dualité : il nous faut donc appréhender la foi dans un contexte où le sujet, l’objet et la relation entre les deux sont remis en question. Cela demande de lâcher nos préconceptions, de revisiter les notions et de comprendre leur environnement. 

Ce seul exemple, et ils sont nombreux, nous montre combien il est essentiel, lorsque nous abordons l’enseignement du Bouddha, de ne pas nous limiter à la compréhension première. C’est pour cette raison que dans sa pédagogie, le bouddhisme nous invite à une écoute ouverte et attentive suivie d’une réflexion minutieuse qui explore le sens de ce qui a été entendu, qui éprouve nos conceptions, nos représentations et les ressentis qui les accompagnent. Un sens nouveau se révèle alors, un sens à éprouver dans l’expérience personnelle. 

Comme le dit Jigmé Rinpoché : « Pour accéder au sens profond des mots, il faut commencer par dépasser leur signification première et les apparentes contradictions relatives à un niveau de compréhension superficiel. Un mot est comme une grotte qui, tout en s’enfonçant, se ramifie continuellement. Au lieu de rester à la surface des mots, utilisons-les pour approfondir notre réflexion. Celle-ci nous conduira à une expérience et une compréhension profondes. » 

Cette courte réflexion pose la question plus générale de l’altérité : aller à la rencontre de l’autre, c’est aller à la rencontre de nos représentations.

Puntso

PS : les deux citations du Bouddha sont issues des soutras

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