Des joies éphémères à la joie profonde

La joie est faite de plaisir, de gaieté, de créativité aussi. Cette force vitale nous nourrit et nous aide à faire face à l’adversité. Quoi de plus naturel que de vouloir la ressentir et la faire durer ? La joie illimitée, nous y aspirons tous…. mais la cherchons-nous vraiment là où il faut ?

Cet article a été publié dans le magazine Regard Bouddhiste du mois d’octobre consacré à la joie.

 

L’auteur : scientifique de formation, Lama Jean-Guy se pose certaines questions existentielles à l’aube de ses 33 ans. Au fil de ses vagabondages marins, il rencontre alors le bouddhisme. Irrésistiblement attiré par cette voie, il quitte La Rochelle en 1995 pour se préparer à la retraite de trois ans. Il en effectue deux au Bost, en Auvergne, jusqu’en 2004. Depuis, il se consacre à l’administration des centres de Dhagpo Kagyu Ling et de Kundreul Ling et au partage de l’enseignement du Bouddha.


Le bonheur et la joie par la recherche des plaisirs

Dans notre quête du bonheur, nous sommes naturellement à la recherche de la joie, cette « émotion vive, agréable, limitée dans le temps; sentiment de plénitude qui affecte l’être entier au moment où ses aspirations, ses ambitions, ses désirs ou ses rêves viennent à être satisfaits d’une manière effective ou imaginaire. » Selon cette définition issue du Trésor de la langue française, la joie résulte des plaisirs nés de la satisfaction de nos désirs. Elle naît de l’adéquation entre ce à quoi on aspire et ce que l’on vit.

Le premier pas vers la joie consiste donc à connaître nos besoins et nos désirs, sans quoi nous ne pourrons les satisfaire. Quelles sont les conditions de notre bonheur ? Se faire plaisir, se sentir utile, aimer et être aimé, être en lien avec les autres et le monde… Quelles sont nos aspirations profondes : la connaissance, la liberté, la justice ou la beauté ? Il nous faut identifier précisément ce qui nous met en joie.

Ensuite, nous tenterons naturellement de réunir les causes et conditions, sources de joie. Nous expérimenterons de petites et de grandes joies par le biais des plaisirs sensoriels, des relations amicales, amoureuses, familiales ou professionnelles, ou encore de l’accomplissement personnel.

Un des buts principaux de notre vie n’est-il pas d’accumuler ces instants de bonheur afin d’expérimenter une joie durable? La succession des petits et grands plaisirs donne certes de la saveur à la vie, mais fait-elle pour autant notre bonheur ?

La joie durable : un mythe ?

A bien y regarder, nous rencontrons, dans cette quête quotidienne, de nombreuses difficultés. Le bonheur stable et durable auquel nous aspirons s’effrite souvent d’un côté quand nous tentons de le consolider de l’autre.

En effet, en observant attentivement notre situation, cette recherche de bonheur est essentiellement basée sur la réussite de projets en lien avec des circonstances extérieures. Or, ces circonstances ne dépendent pas que de nous. Elles sont aussi largement liées à d’autres facteurs ou personnes sur lesquels nous n’avons que peu de prise. Ils évoluent indépendamment de nos désirs. C’est la manifestation naturelle de l’interdépendance et de l’impermanence. Elle s’exprime par des fluctuations favorables ou défavorables de tout ce qui nous entoure, notre situation matérielle, nos relations de couple, familiales ou professionnelles, jusqu’à la situation économique et politique de notre pays.

Bien sûr nous pouvons rencontrer le succès dans certaines de nos entreprises, et là, nous savourons la satisfaction, la joie liée à cette réussite. Mais ce succès peut-il être durable ? Au regard de l’impermanence, rien n’est moins sûr.

Dès lors se pose la question : pourquoi conditionner notre bonheur à la réussite de ces projets, dès lors que l’on n’a que peu de maîtrise sur les conditions de leur succès ?

On pourrait alors être tenté d’adopter une position résignée et renoncer à tout projet de bonheur stable puisqu’aucun ne peut aboutir de manière pérenne.

Entrer en contact avec notre richesse intérieure

Mais l’enseignement proposé par le Bouddha nous exhorte au courage en nous incitant à nous tourner, non pas vers le miroir aux alouettes de la recherche des plaisirs, mais vers la source inépuisable et pérenne de notre richesse intérieure. Les enseignements comparent notre situation à celle d’un mendiant qui tend la main dans l’espoir d’une obole, alors qu’il se trouve assis sur une cassette d’or et de joyaux, enterrée juste là, à portée de sa main.

Ce trésor, c’est l’éveil, la libération du mal-être[1], et la manifestation des qualités innombrables de notre nature essentielle. Par la réflexion et la méditation, le Bouddha a parcouru le chemin depuis sa condition ordinaire de simple être humain jusqu’à la réalisation de l’éveil. Par la suite, il a pu témoigner inlassablement de notre capacité fondamentale au bonheur et nous a indiqué de nombreuses voies pour y parvenir.

Des joies éphémères à la joie profonde

Des joies éphémères à la joie profonde

Comprendre notre esprit, la clef de l’accès à cette richesse

Mais alors, comment suivre la voie du Bouddha, si tel est notre choix ?

Dans toute entreprise, cheminer consiste à agir de la manière la plus juste au regard du but que l’on s’est assigné. Si notre but consiste à réaliser l’éveil, la délivrance du mal-être, il importe d’analyser ce qui en est la cause pour pouvoir nous en libérer.

La compréhension de la loi du karma nous donne plusieurs clefs au regard de cette question. Elle indique que ce sont les actes néfastes, accomplis sous l’emprise d’afflictions, qui sont à la source des difficultés de cette vie. En effet, dans notre quête du bonheur, bien naturellement, nous combattons ce qui tend à l’entraver, et favorisons ce qui pourrait nous permettre de l’obtenir. Nous posons donc des actes motivés d’une part par l’aversion, et d’autre part par l’avidité. Or ces actes, et la motivation qui les sous-tend, ont un impact sur notre esprit. Ils y laissent des empreintes, lesquelles ont pour effet de colorer notre vision future des situations.

Pour illustrer cela, prenons un exemple. Imaginons que nous rencontrons un collègue de travail pour la première fois, et que sa tête ne nous revienne pas. Nous nous sentons légèrement irrité.

Si nous n’y prenons pas garde, cette première impression va influencer le futur. La fois suivante, nous allons peut-être trouver qu’il nous regarde de travers, où qu’il a un comportement étrange, comme s’il voulait se mettre en valeur à notre détriment, etc. De ce fait, à chaque nouvelle rencontre, nous l’observerons encore plus attentivement, guettant toute menace de sa part. C’est le début d’une paranoïa légère, mais qui peut prendre, au fil des jours, des proportions assez étonnantes. Nos croyances, nos représentations de lui et de nous-même nous enferment dans une spirale néfaste, où toute action de sa part pourra être interprétée comme une menace, et où nous réagirons pour la contrer.

Nos réactions provoqueront chez lui une suspicion à notre encontre, et il se mettra à son tour à nous considérer avec méfiance et agira sur cette base. Ces actes de défiance renforceront bien légitimement notre vision de lui, et nous nous dirons au final : « J’avais bien raison dès le début, ce type est bizarre ! … »

Cet exemple assez simple illustre le mécanisme par lequel nous créons les situations dans lesquelles nous nous empêtrons par la suite. D’une certaine manière, nous sommes responsables de ces situations, qu’elles soient favorables ou défavorables.

Cette responsabilité pourrait être vécue comme une mauvaise nouvelle, liée à un sentiment de fatalité et de culpabilité. L’enseignement nous invite à un autre regard : être responsable, c’est reconnaître notre contribution à une situation et c’est une excellente nouvelle, au contraire. Car cela signifie que nous pouvons répondre à la situation, en jouant sur les paramètres dont nous avons la maîtrise.

Dans notre exemple, on pourrait ainsi éviter de croire aveuglément à notre première impression et essayer, par la réflexion, de développer une vision basée sur une appréciation plus globale de la situation. Pour cela, une certaine connaissance et maîtrise des processus de l’esprit sont nécessaires. Il s’agit ensuite d’être capable de les repérer, de ne pas les suivre et de cultiver au contraire des tendances plus favorables, basées sur l’ouverture et une curiosité bienveillante.

Cultiver la clarté de l’esprit

Si nous nous y essayons dès à présent, nous nous rendrons sans doute compte qu’il est difficile de ne pas suivre l’impulsion première, voire même de la repérer à l’état de germe dans notre esprit. En effet, nous sommes si peu habitués à ce regard intérieur que lorsque nous essayons de le cultiver, les choses ne semblent pas si claires. D’où la nécessité de clarifier l’esprit.

C’est là un des propos essentiels de la méditation bouddhique : entraîner l’esprit à observer tous les mouvements qui le traversent, sans les suivre. La nature de l’esprit est comparable à une eau très pure. Sa nature est clarté, intelligence, discernement, capacité à comprendre et à connaître de manière juste l’ensemble des situations et des phénomènes. Pour l’instant, cette eau claire de l’esprit est agitée par les afflictions telles l’avidité ou l’aversion, et toutes les tendances, représentations, et préconceptions diverses la troublent, comme des particules maintenues en suspension par cette agitation.

L’entraînement méditatif consiste à lâcher prise sur les mouvements émotionnels. L’esprit s’apaise progressivement, et sa clarté fondamentale se manifeste alors naturellement. Nous comprenons, voire réalisons alors beaucoup de choses ; par exemple qu’il n’est pas nécessaire de maintenir telle opinion sur telle personne. Nous ressentons clairement l’aspect toxique d’une telle vision, et nous l’abandonnons bien volontiers au profit d’une vision plus large, plus ouverte, plus détendue.

La conduite éthique comme base de la joie

Nous pouvons alors commencer à prendre véritablement soin de notre esprit, car nous avons des remèdes à lui proposer. C’est le sens de l’éthique bouddhique. Ce n’est pas une éthique née d’un dogme ou d’une loi ; elle naît de la profonde compréhension de ce qui est toxique et bénéfique pour soi et les autres.

Agir sans réfléchir sous l’impulsion de notre aversion ou de notre avidité nous rend de plus en plus dépendants de la quête sans fin d’un bonheur difficilement atteignable et fugace.

L’éthique s’appuie donc sur la compréhension que pour prendre soin de notre vie, il est préférable d’agir en favorisant les tendances contraires à l’avidité, à la colère, et à l’illusion née de l’ignorance. Ces tendances bienfaisantes peuvent être cultivées par la pratique des paramitas, les vertus qui nous emmènent au-delà du mal-être. Ainsi, la générosité est un remède à l’avidité ; la discipline qui s’abstient de nuire, un remède aux tendances néfastes ; la patience intelligente, un remède à l’aversion ; la méditation, un remède à l’agitation mentale ; et la sagesse, un remède à l’ignorance.

Au fil de l’entraînement, nous agissons naturellement de manière plus juste, plus apaisée, cessant d’être attiré par les chimères et les sirènes de nos désirs de surface. Nous grandissons dans la confiance envers l’enseignement du Bouddha et la voie qu’il nous montre.

De cette confiance naît l’énergie enthousiaste dans l’entraînement spirituel. Les difficultés de l’existence ne sont plus vues uniquement comme des sources de mal-être, mais comme de précieuses opportunités pour mieux comprendre ce qui entrave l’expression de nos qualités premières. Ainsi, même ces difficultés sont source de joie. Cette joie grave et profonde ne résulte pas d’une satisfaction éphémère, mais elle se nourrit de la conviction en la justesse du chemin : inexorablement, il nous rapproche de notre nature fondamentale, sagesse et bienveillance.

La joie grave d’entrer au contact avec notre ouverture bienveillante

Avec la clarté de l’esprit et l’élargissement de notre vision, nous comprenons non seulement notre situation, mais aussi celle des autres. Comme nous, ils sont en quête d’un bonheur éphémère, suivent aveuglément les afflictions, et sèment les graines de leur mal-être. Ils sont dans la confusion sur leur nature véritable, absents à leur richesse intérieure.

Alors naît un sentiment de proximité avec autrui. Notre vie peut prendre un autre sens, et trouver son plein épanouissement dans sa simplicité même, libre des complexités inutiles. Nous sommes de plus en plus au contact d’un cœur simple, esprit ouvert à tout ce qui est, présence attentive et bienveillante à soi et aux autres.

De là s’élève une immense gratitude envers nos maîtres, dans la joie d’avoir trouvé le sens.

Lama Jean-Guy

[1] Mal-être : fait référence au terme Sanskrit dukkha, qui traduit non seulement la souffrance douloureuse, mais aussi toutes formes d’insatisfactions, de frustrations, jusqu’à une plus subtile souffrance existentielle.

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La présence, un savoir-être à cultiver

Voici quelques extraits d’un livre qui vient de paraître : « La présence, un savoir-être à cultiver » d’anila Trinlé aux éditions Rabsel.

La présence est un processus vivant qui nous révèle à nous-même et, de ce fait, nous permet d’entrer en relation de façon nouvelle avec les autres. Ce savoir-être se décline ainsi au quotidien, dans nos relations, affectives, relationnelles ou professionnelles.

Ce livre apporte un éclairage nouveau sur la présence. Il est le fruit de la rencontre du bouddhisme et de l’accompagnement des personnes en souffrances. Développer une plus grande conscience de notre réalité, clarifier nos motivations, accroitre notre bienveillance et notre discernement, autant de clés pour déployer une présence fertile pour soi et pour les autres.

Ce n’est pas un livre de recettes ou une méthode de plus pour être efficace au quotidien. Il nous donne des clés, des ouvertures, des pistes, afin que la rencontre avec l’autre (et, du coup, avec soi même) soit fertile. Ce texte n’a pas été écrit pour donner des réponses, mais bien pour nourrir notre réflexion. 

Les extraits :

Introduction

La présence peut se définir comme une manière de connaître ce que nous vivons. Cela suppose une qualité d’attention et une ouverture à ce qui se passe, tant en nous qu’à l’extérieur de nous-mêmes. La présence se cultive, s’affine, elle est à découvrir, à nourrir. Être présent de façon authentique suppose donc un entrainement. Il ne s’agit pas d’un état figé. Différents paramètres entrent en jeu, chacun demandant à être travaillé. La présence est un processus vivant qui nous révèle à nous-mêmes et, de ce fait, nous permet d’entrer en relation de façon nouvelle avec les autres. Pour développer cette présence, il s’agit cependant moins de questionner la situation que « moi » dans la situation.

L’impermanence

Bien que nous sachions notre finitude, nous nous vivons, au moment même de l’expérience, comme étant permanent. Nous avons le sentiment d’être durable, « moi » semble exister de façon forte comme étant une entité permanente.

Pourtant, nous savons bien que tout ce qui a un début a une fin, que tout ce qui commence se termine un jour, que tout ce qui nait meurt. Nous le savons intellectuellement, mais notre expérience ne prend pas en compte cette donnée incontournable de notre réalité.

Ainsi, nous recherchons et construisons notre bonheur en nous appropriant ce que nous aimons, tout ce qui nous plait, nous intéresse, nous rassure, sans considérer leur impermanence. À bien y regarder, nous construisons notre bonheur sur du sable pensant l’ancrer dans une terre solide et fertile.

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L’accompagnement d’une personne malade et/ou en fin de vie

Le mot « accompagner » vient d’un ancien mot « compain », qui signifie, partager le pain. Si on replace ce mot dans son contexte médiéval où la foi chrétienne était très présente, la symbolique du pain était associée à la vie. On parle du pain de la vie. Donc, accompagner, peut s’entendre sans ambiguité comme « partager un moment de vie ».

Mais accompagner ne relève pas seulement d’un savoir-faire, c’est avant tout un savoir-être, et ce savoir-être se cultive. Lorsque nous parlons d’être présent à une personne en souffrance, il s’agit en fait d’être conscient de ce que nous vivons à l’instant même de la présence, de développer la conscience de ce que vit l’autre, tout en étant présent à l’environnement, aussi bien structurel que relationnel de la personne accompagnée.

Être conscient de ce que nous vivons induit une réflexion sur notre motivation, s’appuyer sur nos ressources, développer celles qui sont faibles et acquérir celles qui nous font défaut. C’est également accepter de rencontrer nos peurs, nos émotions perturbatrices, nos attentes et déceptions afin d’aller vers plus de clarté.

Conclusion

Pourquoi travailler sur la présence, le prendre soin ? La proposition est d’amener les situations d’accompagnement au chemin spirituel en clarifiant notre motivation, afin de donner à notre existence un sens bénéfique pour nous-même et pour les autres. Le Bouddha parle d’accomplir les deux bienfaits, le notre et celui des êtres.

Anila Trinlé

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