Quatre entrées en la voie du milieu

La voie médiane est un moyen de ne pas se faire piéger. Elle n’est pas un consensus mou, elle est la brèche à trouver dans chaque situation, un déséquilibre stable. La voie du milieu est un entrainement, une façon d’éprouver les situations sans se faire illusionner.

Quatre exemples :

1. La voie du milieu des émotions 

Nous sommes sans cesse soumis aux émotions, elles colorent notre esprit, elles décident de notre perception. Bien souvent, elles agissent à notre insu.

– Extrême 1 : nous taisons l’émotion, on s’assoit dessus, on la colle au placard, bref, on la refoule. C’est alors la cocote minute qui, doucement, se met sous pression.

– Extrême 2 : nous exprimons l’émotion, malgré nous ou volontairement. « C’est de l’énergie qui se consume », se dit-on. Mais exprimer l’émotion a des conséquences et en plus, elle aveugle.

– Le milieu : apprivoiser l’émotion. Nous ne sommes plus dupe, on sait quand elle s’élève, on en connait les effets et au final, elle se dissipe. Peu à peu, elle ne nous contamine plus, il y a suffisamment d’espace pour la laisser être.

2. La voie du milieu de l’erreur 

Se tromper est inhérent à l’action. Que ce soit par le manque ou par l’excès, la justesse nous fait défaut. Trop de causes et trop de circonstances que pour maîtriser les situations, l’erreur nous dépasse.

– Extrême 1 : nous culpabilisons. Nous ne collons pas à ce que nous devrions être, nous nous sentons hors cadre. On se pense mauvais avec un sentiment d’irréparable. On est mal.

– Extrême 2 : on s’en fout, même pas mal, même pas peur. On plonge dans la négligence. On préfère regarder ailleurs. On verra plus tard.

– Le milieu : reconnaître l’erreur. Elle n’est jamais aléatoire, elle nait d’un contexte,  elle a son histoire. Elle est un symptôme et nous donne des clés. On peut réparer, on peut en apprendre.

3. La voie du milieu de la relation

Nous sommes toujours en relation. Parfois on aime, parfois non, parfois ça le fait et parfois ça gratte mais, toujours, nous sommes en lien. L’altérité nous interpelle, l’autre nous questionne, juste par ce qu’il est.

– Extrême 1 : complaisant, nous nous adaptons a tout prix ;  indulgent, toujours nous pardonnons. La relation est mièvre, fade, même si on fait bonne figure.

– Extrême 2 : intolérant, nous jugeons. L’autre est trop différent pour nous ; sourde condamnation de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, de ce qu’il pense, même si on fait bonne figure.

– Le milieu : comprendre l’autre. Il est comme nous, il est vivant. Il cherche, pour sa pomme. Il navigue comme il peut, insatisfait.  Et il peut changer.

4. La voie du milieu de la méditation 

La méditation est un entraînement à la non distraction. Elle ouvre à un autre mode de connaissance de nous-mêmes et donc des autres. Elle pacifie et clarifie l’esprit.

– Extrême 1 : il n’y a rien à faire, on se relaxe, on se détend. Nous recherchons le bien-être, la simplicité. Méditer c’est être bien, en harmonie ; on pondère.

– Extrême 2 : rien n’y fait, on se bat, on torpille les pensées, elles nous encombrent. Nous cherchons le calme, l’apaisement. Que plus rien ne se passe et nous serons bien.

– Le milieu : éprouver le mouvement. Le laisser advenir, libre. Se détendre mais en vigilance, attentif mais en ouverture. Trop tendu, on relâche, trop ouvert, on revient. Méditer c’est voir sans se faire avoir.

D’un extrême à l’autre, nous sommes ballotés au gré des circonstances. L’extrême, parfois, est sournois, parfois il est extrême. Il est habitude, il est notre norme. Le débusquer, le démasquer et le dissoudre, telle est la voie médiane. Mais alors, que reste-t-il ? Du prendre soin à chaque fois renouvelé.

Puntso

[ Dans cet article, la voie médiane n’est pas abordée en tant que système philosophique établit par le Bouddha et développé plus tard par Nagarjuna ; il s’agit d’un état d’esprit tel qu’enseigné dans le bouddhisme. ]

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La mort, alors, n’a qu’à bien se tenir

L’avènement de la mort génère du chaos. La mort de l’autre nous sidère, elle entrave la pensée, elle empêche la logique du quotidien. La mort et son cortège d’inquiétudes, de peurs, de négociations, et de larmes. La mort est une injure au vivant ! Elle nous prend à chaque fois par surprise, même quand elle est attendue. On l’aime pas. Elle pue. Elle refroidit. Elle fait du vide qui nous remplit. Elle produit du manque, du silence inconfortable, des formules toutes faites. Elle n’épargne personne et puis plus rien. Et revoilà l’absence. On a beau résister, faire comme si et regarder ailleurs. On proclamera même, rebelle : «  la mort n’existe pas ! »  Elle est persistante : ce qui commence ne peut durer indéfiniment ; ce qui, ici, se rassemble, là se sépare ; ce qui a été construit se détruit, souvent petit à petit ; ce qui nait, disparait. Tôt ou tard.

Oui mais. La mort n’est pas une sentence, elle est un fruit. Elle est l’expression manifeste du changement, l’instant où la transformation devient visible, incontournable. La mort est le symptôme criant de l’impermanence qui, elle, est insidieuse. Elle avance masquée à nos yeux, imperceptible, invisible même. Pourquoi meurt-on ? Parce que l’on nait. Et une fois né, nous n’avons de cesse de changer. C’est dans le moment que cela se passe. Ça bouge tout le temps, ça se modifie, ça s’altère, ça se remanie. Il n’y a pas de même. D’instant en instant chaque infime partie de moi se transforme. Trouvez donc une cellule, un pore, un poil qui soit stable. Rien du tout. Ça file, ça défile.

Laissons la mort et parlons du changement, rencontrons les métamorphoses. Attention, c’est mathématique : pour qu’une chose change il faut que ses parties se transforment. Pour qu’elles se transforment, il faut qu’elles s’influencent l’une l’autre. (Ceci est vrai pour les parties des parties). La formule est simple, une triade inséparable : changement/composé/interdépendance. Attention, cela devient philosophique : il n’y a donc pas « d’être » aux choses, elles ne sont qu’une dynamique. Nous ne sommes pas matière, nous sommes proces. Le mouvement est constant. Les parties dont nous sommes composées sont dépendantes les unes des autres et se transforment, encore et encore. Depuis le début de la lecture de ce texte, vous êtes déjà autre, ce qui vous compose a changé. Attention, cela devient flippant : la vie nous dit : « impermanence » et nous répondons, trop fier : « un, permanence ».

Ce n’est pas l’impermanence qui fait problème, les choses changent de toutes façons. C’est notre déni de l’impermanence qui nous accable. C’est ce déni qui rend la mort insupportable car nous refusons ce qui nous y mène. Les choses changent et nous les percevons comme pérennes, elles sont composées et nous les saisissons comme entités, elles sont dépendantes et nous les concevons comme autonomes : « Je suis une entité indépendante qui dure » Comment voulez-vous alors que la mort ne nous prenne pas par surprise ?

L’impermanence est notre meilleure alliée. A jouer à cache cache avec elle, on sort toujours perdant. Et pour longtemps. Apprivoiser l’impermanence c’est se lier d’amitié avec le réel, c’est frayer avec le vrai, c’est prendre soin. Revisitons l’impermanence, explorons-là, laissons-là nous surprendre, déshabillons-là. Et quand l’impermanence nous devient familière, l’illusion s’estompe, le faux-semblant s’efface. La mort, alors, n’a qu’à bien se tenir.

(A Shamarpa)

Puntso

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