La tolérance ne suffit plus

La rencontre interreligieuse nous semble être un des éléments fort de la cohésion sociale. Rarement dans l’histoire de l’humanité autant de religions et de courants de pensée ont été rassemblés en un même lieu, à une même époque. Néanmoins, aujourd’hui la tolérance n’est plus une garantie suffisante pour le vivre ensemble. La simple acceptation de l’autre, dans une coexistence mutuelle et respectueuse ne peut répondre à notre situation nouvelle. Aussi, nous faut-il aller au-delà de la rencontre interreligieuse pour aller vers le dialogue « interconvictionnel ». Une notion née il y a une vingtaine d’années qui invite à une pratique du dialogue prometteuse. C’est pour cela que Dhagpo Bordeaux, dans son développement, envisage la mise en oeuvre de telles rencontres.

L’intime conviction

La conviction s’oppose au préjugé. Elle permet de passer de l’ignorance à la connaissance, du jugement à la conscience personnelle. Elle se construit au fil de l’histoire de vie de chacun, elle est le fruit de réflexions et d’expériences individuelles, l’aboutissement (parfois provisoire) d’un examen critique renouvelé. Bien plus qu’une croyance, elle dépasse évidemment les opinions.

Nous pouvons expliquer, même démontrer nos convictions aux autres, car elles sont le fruit d’un processus intime. Elles peuvent justifier notre engagement pour une cause. Les convictions concernent autant la pratique d’une éthique personnelle que l’engagement social, autant une démarche politique que l’adhésion à une religion ou une spiritualité. Nos convictions s’enracinent en nous en profondeur, elles sont liées à l’élaboration de nos valeurs qui guident nos choix dans la plupart des circonstances de la vie (même si la vie nous montre combien il est parfois difficile de vivre nos convictions au quotidien).

Un véritable enjeu s’impose à nous lorsqu’il nous faut rencontrer, échanger, collaborer, bref, vivre avec des personnes de convictions différentes, voire opposées aux nôtres. C’est ici que l’exercice du dialogue devient incontournable, ”le dialogue interconvictionnel”.

Le dialogue est à chaque fois un défi

Le dialogue est à chaque fois un défi

L’interconviction

L’autre est l’espace privilégié pour forger et développer nos convictions. L’autre est irréductible à notre propre réalité ; pour le rencontrer, il nous faut nous ouvrir à son questionnement, à sa critique. Si le dialogue est authentique, l’autre est prêt à écouter les notres. « Le dialogue interconvictionnel est le milieu vital de la conviction, le lieu de sa vérification, sa sauvegarde. »

Néanmoins, un tel dialogue est à chaque fois un réel défi. Si nous sommes mûs par un désir honnête de rencontre, de découverte et de reconnaissance, nous sommes prêts alors à mettre en jeu nos convictions, à les exposer à la remise en question, explorant alors le terrain fertile de l’enrichissement mais aussi de la vulnérabilité. Le risque de la rigidité reste en embuscade : nous rabattre dans le déni ou la dévalorisation des convictions de l’autre, ou encore dans la minimisation des différences. Bref, rater le rendez-vous est toujours possible : les préjugés et les peurs peuvent nous emmener sur les rives du dogmatisme, sans qu’il ne dise même son nom.

La rencontre interconvictionnelle ne s’improvise donc pas. Elle demande un apprentissage, des règles, une culture du dialogue. A ce titre, Albert Camus, en 1950, donne un éclairage inspirant sur ce qu’est le dialogue : « Je n’essaierai pas de modifier rien de ce que je pense, ni rien de ce que vous pensez (pour autant que je puisse en juger) afin d’obtenir une conciliation qui nous serait agréable à tous. Au contraire, ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui, c’est que le monde a besoin de vrai dialogue, que le contraire du dialogue est aussi bien le mensonge que le silence, et qu’il n’y a donc de dialogue possible qu’entre des gens qui restent ce qu’ils sont et qui parlent vrai. » C’est sans doute à cette condition que la confrontation devient productive.

Quelles convictions ?

Il s’agit de sortir des limites de l’interreligieux et ouvrir la rencontre autant aux traditions religieuses qu’à d’autres formes d’engagement personnel non confessionnels comme l’athéisme ou l’humanisme. Il ne s’agit pas d’échanger pour le principe ou sur des principes uniquement, mais de questionner notre présence et nos engagements dans le monde. Le propos de l’interconvictionnalité est d’ouvrir un débat citoyen entre citoyens.  Son champ d’application est d’abord celui des associations de la société civile afin de participer à la cohésion sociale.

Quels effets peuvent avoir des paroles échangées, même si ce sont des paroles de vérité ? C’est Jigmé Rinpoché  dans son ouvrage d’entretiens « Le Moine et le Lama » qui donne un élément de réponse : « Chacun continue évidemment de suivre sa propre voie, mais le dialogue réussi devient puissant facteur de paix et d’harmonie qui étend ses effets bien au-delà du cercle des pratiquants directement concernés. »

Notre démarche consiste à sortir du principe de non contradiction : s’il y en a un qui a raison, les autres ont donc tort ! D’ailleurs, il ne s’agit pas ici d’avoir tort ou raison, mais d’éprouver le vivre ensemble dans la multiplicité de nos convictions au coeur de la laïcité. C’est une affaire d’estime mutuelle.

Puntso

Sources :
L’interconviction de Bernard Quelquejeu.
Le Moine et le Lama de Dom Robert Legall et Lama Jigmé Rinpoché, Editions Fayard
La citation d’Albert Camus est issue de Actuelles Ecrits Politiques, Gallimard Paris 1950 et citée dans la présentation du G3i

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Les mots sont des grottes

Lorsque j’échange avec des étudiants qui commencent à s’intéresser au bouddhisme, je dois être vigilant aux mots que j’utilise. Souvent, lorsque je parle de la « foi » certains me reprennent : « Vous voulez dire confiance ? » Comme s’il y avait une défiance à l’égard de certains mots. 

Les mots ne sont pas neutres, ils ne véhiculent pas que leur seule signification. Un mot peut provoquer en nous toutes sortes d’émotions qui n’ont rien à voir avec son sens premier. Les mots suggèrent, évoquent et nous y associons vécus et ressentis malgré nous. Lorsque nous communiquons, nous n’émettons pas seulement des idées, nous exprimons aussi ce que nous sommes. 

Récemment, sur un réseau social, à l’occasion d’une discussion sur l’attention, quelqu’un a commenté : «  Ce serait bien de trouver une alternative à “vertu“ et “vertueux“ parce que sinon nous n’auront qu’une communauté de vieux pratiquants ou de bigots. » Nous associons à la plupart des mots entendus ou émis un sentiment agréable ou désagréable. Les mots s’adressent autant à l’affect qu’à l’intelligence et pas uniquement par effet de sens mais aussi par évocation. Souvent même, la réaction affective précède l’élaboration d’un sens par l’intelligence. Selon l’auditeur, le mot “foi“ ou “vertu“ peut générer des réactions émotionnelles très différentes avant même qu’il en ait précisé la signification en lui. 

Mais outre le vécu que chacun peut avoir des mots, ceux-ci ont également leur histoire, ils véhiculent une vision. 

  • Par son explication du monde et de son origine, par son approche de la souffrance et de ses causes avec des notions comme celle du karma, de la vacuité ou de l’interdépendance, le bouddhisme véhicule une vision profondément différente de la nôtre, occidentaux. 
  • Par ailleurs, l’enseignement du Bouddha est apparu en Inde puis est passé par le Tibet, le Japon, la Thaïlande ou d’autres pays encore. Les langues qui véhiculent le dharma (enseignement du Bouddha) se sont développées dans un contexte historique, géographique, social, philosophique et religieux bien spécifique. 

Pour comprendre le bouddhisme nous avons donc une double contrainte : appréhender une vision du monde profondément différente de la nôtre et tenir compte des  langues qui le véhiculent dont les connotations socio-culturelles sont sans comparaison avec celles du français. 

Hommage aux traducteurs qui se sont efforcés de trouver dans notre langue les vocables les plus appropriés pour nous amener à comprendre des concepts qui n’existaient pas dans nos cultures, dans nos religions, dans nos philosophies. Ils jonglent avec les contextes. Les termes comme émotion, ego, foi, vertu ou esprit, pour ne prendre que ces exemples-là, ne recouvrent pas le même sens que celui définit dans notre culture d’occidentaux. Il nous faut donc les redéfinir.

De ce fait, aborder le bouddhisme nous invite à revoir en profondeur nos représentations. Trouver le sens suppose d’aller au cœur des mots, de lâcher nos référentiels habituels, de découvrir une autre conception de l’individu que celle à laquelle nous adhérons. 

Prenons l’exemple du mot “foi“. Parfois, la connotation affective de ce terme nous pousse à associer la foi à une simple adhésion à des croyances, ou à devoir accepter des notions sans justification. Ce n’est pas toujours très rationnel, c’est du domaine du ressenti, le mot inquiète. Certains lui préfèrent confiance, qui véhicule un sens moins dense. Ce n’est pas pareil de dire de quelqu’un « J’ai confiance en lui. » que « J’ai foi en lui. » Du reste, les définitions des deux termes ne sont pas les mêmes. 

Dans le bouddhisme, la notion de foi est essentielle.  « Exactement comme une graine brulée est incapable de produire une pousse, de la même façon, un esprit dénué de foi est incapable de cultiver quoi que ce soit de bénéfique.» (le Bouddha) Mais, en aucun cas la foi n’est une condition première ; elle se cultive par la compréhension des qualités de son objet. C’est une profonde confiance basée sur la connaissance et la réflexion personnelle. Une foi a priori mène tôt ou tard à la déception. Jamais la foi, dans le bouddhisme, n’est croyance. Comme l’a dit le Bouddha lui-même : « Ne croyez rien de ce que je dis par simple respect pour moi, mais éprouvez-le et analysez-le par vous-mêmes comme si vous alliez acheter de l’or. »

De surcroit, il y a dans le bouddhisme la dimension de la non-dualité : il nous faut donc appréhender la foi dans un contexte où le sujet, l’objet et la relation entre les deux sont remis en question. Cela demande de lâcher nos préconceptions, de revisiter les notions et de comprendre leur environnement. 

Ce seul exemple, et ils sont nombreux, nous montre combien il est essentiel, lorsque nous abordons l’enseignement du Bouddha, de ne pas nous limiter à la compréhension première. C’est pour cette raison que dans sa pédagogie, le bouddhisme nous invite à une écoute ouverte et attentive suivie d’une réflexion minutieuse qui explore le sens de ce qui a été entendu, qui éprouve nos conceptions, nos représentations et les ressentis qui les accompagnent. Un sens nouveau se révèle alors, un sens à éprouver dans l’expérience personnelle. 

Comme le dit Jigmé Rinpoché : « Pour accéder au sens profond des mots, il faut commencer par dépasser leur signification première et les apparentes contradictions relatives à un niveau de compréhension superficiel. Un mot est comme une grotte qui, tout en s’enfonçant, se ramifie continuellement. Au lieu de rester à la surface des mots, utilisons-les pour approfondir notre réflexion. Celle-ci nous conduira à une expérience et une compréhension profondes. » 

Cette courte réflexion pose la question plus générale de l’altérité : aller à la rencontre de l’autre, c’est aller à la rencontre de nos représentations.

Puntso

PS : les deux citations du Bouddha sont issues des soutras

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