Les mots sont des grottes

Lorsque j’échange avec des étudiants qui commencent à s’intéresser au bouddhisme, je dois être vigilant aux mots que j’utilise. Souvent, lorsque je parle de la « foi » certains me reprennent : « Vous voulez dire confiance ? » Comme s’il y avait une défiance à l’égard de certains mots. 

Les mots ne sont pas neutres, ils ne véhiculent pas que leur seule signification. Un mot peut provoquer en nous toutes sortes d’émotions qui n’ont rien à voir avec son sens premier. Les mots suggèrent, évoquent et nous y associons vécus et ressentis malgré nous. Lorsque nous communiquons, nous n’émettons pas seulement des idées, nous exprimons aussi ce que nous sommes. 

Récemment, sur un réseau social, à l’occasion d’une discussion sur l’attention, quelqu’un a commenté : «  Ce serait bien de trouver une alternative à “vertu“ et “vertueux“ parce que sinon nous n’auront qu’une communauté de vieux pratiquants ou de bigots. » Nous associons à la plupart des mots entendus ou émis un sentiment agréable ou désagréable. Les mots s’adressent autant à l’affect qu’à l’intelligence et pas uniquement par effet de sens mais aussi par évocation. Souvent même, la réaction affective précède l’élaboration d’un sens par l’intelligence. Selon l’auditeur, le mot “foi“ ou “vertu“ peut générer des réactions émotionnelles très différentes avant même qu’il en ait précisé la signification en lui. 

Mais outre le vécu que chacun peut avoir des mots, ceux-ci ont également leur histoire, ils véhiculent une vision. 

  • Par son explication du monde et de son origine, par son approche de la souffrance et de ses causes avec des notions comme celle du karma, de la vacuité ou de l’interdépendance, le bouddhisme véhicule une vision profondément différente de la nôtre, occidentaux. 
  • Par ailleurs, l’enseignement du Bouddha est apparu en Inde puis est passé par le Tibet, le Japon, la Thaïlande ou d’autres pays encore. Les langues qui véhiculent le dharma (enseignement du Bouddha) se sont développées dans un contexte historique, géographique, social, philosophique et religieux bien spécifique. 

Pour comprendre le bouddhisme nous avons donc une double contrainte : appréhender une vision du monde profondément différente de la nôtre et tenir compte des  langues qui le véhiculent dont les connotations socio-culturelles sont sans comparaison avec celles du français. 

Hommage aux traducteurs qui se sont efforcés de trouver dans notre langue les vocables les plus appropriés pour nous amener à comprendre des concepts qui n’existaient pas dans nos cultures, dans nos religions, dans nos philosophies. Ils jonglent avec les contextes. Les termes comme émotion, ego, foi, vertu ou esprit, pour ne prendre que ces exemples-là, ne recouvrent pas le même sens que celui définit dans notre culture d’occidentaux. Il nous faut donc les redéfinir.

De ce fait, aborder le bouddhisme nous invite à revoir en profondeur nos représentations. Trouver le sens suppose d’aller au cœur des mots, de lâcher nos référentiels habituels, de découvrir une autre conception de l’individu que celle à laquelle nous adhérons. 

Prenons l’exemple du mot “foi“. Parfois, la connotation affective de ce terme nous pousse à associer la foi à une simple adhésion à des croyances, ou à devoir accepter des notions sans justification. Ce n’est pas toujours très rationnel, c’est du domaine du ressenti, le mot inquiète. Certains lui préfèrent confiance, qui véhicule un sens moins dense. Ce n’est pas pareil de dire de quelqu’un « J’ai confiance en lui. » que « J’ai foi en lui. » Du reste, les définitions des deux termes ne sont pas les mêmes. 

Dans le bouddhisme, la notion de foi est essentielle.  « Exactement comme une graine brulée est incapable de produire une pousse, de la même façon, un esprit dénué de foi est incapable de cultiver quoi que ce soit de bénéfique.» (le Bouddha) Mais, en aucun cas la foi n’est une condition première ; elle se cultive par la compréhension des qualités de son objet. C’est une profonde confiance basée sur la connaissance et la réflexion personnelle. Une foi a priori mène tôt ou tard à la déception. Jamais la foi, dans le bouddhisme, n’est croyance. Comme l’a dit le Bouddha lui-même : « Ne croyez rien de ce que je dis par simple respect pour moi, mais éprouvez-le et analysez-le par vous-mêmes comme si vous alliez acheter de l’or. »

De surcroit, il y a dans le bouddhisme la dimension de la non-dualité : il nous faut donc appréhender la foi dans un contexte où le sujet, l’objet et la relation entre les deux sont remis en question. Cela demande de lâcher nos préconceptions, de revisiter les notions et de comprendre leur environnement. 

Ce seul exemple, et ils sont nombreux, nous montre combien il est essentiel, lorsque nous abordons l’enseignement du Bouddha, de ne pas nous limiter à la compréhension première. C’est pour cette raison que dans sa pédagogie, le bouddhisme nous invite à une écoute ouverte et attentive suivie d’une réflexion minutieuse qui explore le sens de ce qui a été entendu, qui éprouve nos conceptions, nos représentations et les ressentis qui les accompagnent. Un sens nouveau se révèle alors, un sens à éprouver dans l’expérience personnelle. 

Comme le dit Jigmé Rinpoché : « Pour accéder au sens profond des mots, il faut commencer par dépasser leur signification première et les apparentes contradictions relatives à un niveau de compréhension superficiel. Un mot est comme une grotte qui, tout en s’enfonçant, se ramifie continuellement. Au lieu de rester à la surface des mots, utilisons-les pour approfondir notre réflexion. Celle-ci nous conduira à une expérience et une compréhension profondes. » 

Cette courte réflexion pose la question plus générale de l’altérité : aller à la rencontre de l’autre, c’est aller à la rencontre de nos représentations.

Puntso

PS : les deux citations du Bouddha sont issues des soutras

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15 Commentaires

  1. Jérôme

     /  23 mars 2014

    Oui, il faut veiller à la manière dont on reçoit, utilise et s’approprie les mots. Est-ce qu’on s’y attache, qu’on les fait « siens » ? Est-qu’on les utilise comme « liens » pour emprisonner des concepts ou comme « liens » pour se relier au monde, échanger avec les autres ? Mots remparts ou mots ouvertures ?
    J’espère, non j’ai plutôt foi dans l’inéluctable fait… qu’en approfondissant le sens profond des mots « grottes », celles-ci, en se ramifiant et s’enrichissant, ne finiront pas en impasse dans l’obscurité du sous-sol mais émergeront un jour à la surface pour être inondées de la lumière du soleil !

    Réponse
  2. Dhagpo Bordeaux

     /  23 mars 2014

    Merci Jérôme pour les « mots remparts » ou les « mots ouvertures ».
    Par ailleurs, je pense que les grottes communiquent entre elles et que leurs ramifications parfois vont dans la fraîcheur des profondeurs et parfois dans la clarté du plein soleil. Les deux sont nécessaires.

    Réponse
  3. Cet effet qu’ont pour nous les mots peut beaucoup varier selon que ces mots soeint e
    Cet effet qu’ont sur nous les mots peut beaucoup varier selon que ces mots soient exprimés par oral ou par écrit. N’avons-nous pas souvent eu un choc en constatant la différence entre un enseignement reçu (vécu) de façon directe et vivante et la sécheresse de sa transcription. Dans l’enseignement vécu, les mots nous parviennent « enrobés » de toute la communication non-verbale de l’enseignant, les concepts y sont comme des mets en sauce et c’est souvent cette sauce qui fait que nous apprécions (ou pas) le plat préposé par l’enseignant. les psychologues ne disent-ils pas que les inconscients se parlent ?
    Quant au « sens premier », il est parfois recouvert de toute une couche de sédiments émotionnels ou culturels, à tel point qu’il est souvent difficile de contacter immédiatement la signification originelle du mot. C’est là qu’intervient le travail éclairant de la réflexion étymologique. Un exemple : le mot français « désir » vient du latin « sidus, sideris » qui veut dire « constellation » et qui est voisin de « sideralis » signifiant « ce qui concerne les astres ». Quel rapport avec le désir, si important dans notre monde actuel ? En latin, ces deux mots sont proches d’un troisième terme « sideratus » = « qui subit l’influence néfaste d’un astre, qui est frappé de paralysie », mot qui a donné en français « sidéré » [définitions du Dictionnaire étymologique Robert]. Voilà, nous sommes sidérés par notre désir-attachement, c’est sidéral ! Si l’on reste dans ce domaine, cette signification originelle est, comme tous les phénomènes, soumise à l’impermanence. Pour un homme du Moyen Age, un « bureau » est un morceau de tissu, une pièce de « bure » dans laquelle on faisait les habits des moines, alors que, pour nous, il désigne à la fois un meuble, une pièce, un bâtiment, voire un service administratif, significations multiples bien éloignées du sens premier.
    Attention donc, cette descente au cœur des mots n’est pas, comme toute aventure souterraine, exempte de puits vertical, crevasse, rivière souterraine et autres étroitures, chatière et siphons qui ralentissent notre progression.
    Spéléologiquement et dharmicalement votre.
    Alain

    Réponse
    • Dhagpo Bordeaux

       /  25 mars 2014

      Alain, je ne suis pas étonné de te retrouver sous cet article ! Je suis d’accord quand tu dis : « cette descente au cœur des mots n’est pas, comme toute aventure souterraine, exempte de puits vertical, crevasse, rivière souterraine et autres étroitures, chatière et siphons qui ralentissent notre progression ». Je rajouterai : le siphon le plus pernicieux est la fascination pour les mots, car à sa manière elle entrave l’exploration. Merci pour l’apport sur l’étymologie.

      Réponse
      • Merci de la part de « l’obsédé textuel » comme m’avait baptisé un copine tellement lucide que j’en étais fasciné ou siphonné au choix.
        Dharmicalement

        Réponse
  4. isa

     /  24 mars 2014

    Premiers pas sur un blog : les mots lus sont ici dans un « espace temps » nouveau. Comment s’envolent-ils d’un esprit à un autre? Impression de magie informatique. Isa

    Réponse
  5. Poujardieu

     /  25 mars 2014

    « Chaque mot est un préjugé. »
    Friedrich Nietzsche

    Réponse
  6. PARIS ISABELLE

     /  26 mars 2014

    QUI PEUT M AIDER A CARTOGRAPHIER LE GOUFFRE DU MERITE JE M Y PERD A CHAQUE FOIS ?LE NOM DE CE GOUFFRE NE DONNE PAS ENVI DE S Y AVENTURER CAR MERITE ET JOIE NE SONNE PAS BIEN ENSEMBLE …. QU EN PENSEZ VOUS TRES CHERS ET CHERES SPELEO?

    Réponse
    • Un spéléo, ça a toujours sa petite lumière, ce sont ses instructions de pratique donnés par l’ami spirituel. Et que la cavité du mérite soit immensément large ou très étroite, il avance, il découvre et c’est sa joie de dire aux autres: « ça passe ». Car sous terre, comme dans le Dharma, on n’avance jamais seul.

      Réponse
  7. Michel

     /  18 avril 2014

    Michel
     » Pointer le doigt sur la lune » La  » vérité  » ne dépend pas des mots. Elle peut être comparée par exemple à la lune qui brille dans le ciel… De même, les mots sont semblables à un doigt… Le doigt peut montrer la lune, mais le doigt n’est pas la lune. Pour la regarder, il faut voir au-delà du doigt .

    Réponse
  8. Jean Paul

     /  17 octobre 2014

    Les mots peuvent mener à l’indicible …

    Réponse

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